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La patronne d’Engie carbure à la pédagogie

Challengesjeudi 12 janvier 2017
Première femme à la tête d’un groupe du CAC 40, elle a engagé l’énergéticien dans un vaste chantier de restructuration. Une mission ingrate qu’elle a à coeur d’expliquer.
Gérard Mestrallet, l’ex- PDG d’Engie, présentait toujours ses voeux à la presse au 1, rue d’Astorg, à Paris, siège historique de la Compagnie financière de Suez et ancien site du Musée de Ferdinand de Lesseps. Autre dirigeant, autre lieu. Isabelle Kocher, directrice générale depuis mai 2016 et première femme à diriger un groupe du CAC 40, a choisi l’Open Mind Kfé. Un espace branché du Silicon Sentier parisien pour montrer que l’innovation et la transformation digitale sont au coeur de son projet. « La révolution énergétique est un mouvement tectonique, irréversible, martèle la nouvelle patronne, âgée de 50 ans. Avec le gaz, les renouvelables et les services à l’énergie, Engie a un trésor entre les mains. » Et d’ajouter : « J’aimerais tellement que ça se sache mieux. »
Sa DG adjointe débarquée
Le savoir-faire et le faire-savoir, dilemme d’Engie... La compagnie est engagée dans une vaste métamorphose qui a conduit à une restructuration en 24 « business units » et à la nomination de 350 nouveaux responsables, en mai dernier. Un chantier laborieux, ingrat et douloureux humainement. « Parfois les gens ont du mal à suivre », reconnaît Isabelle Kocher. Les changements secouent tous les échelons, même celui du comité exécutif. La directrice générale adjointe, Sandra Lagumina, en sait quelque chose. Promue par Isabelle Kocher il y a juste un an, elle vient d’être remerciée.
Les résultats tardent aussi à émerger. En 2013, l’énergéticien avait annoncé des dépréciations de 15 milliards d’euros, ce qui avait abouti à une perte de 9,7 milliards. On pensait que cette opération massive solderait une fois pour toutes les comptes de ce que Gérard Mestrallet appelle le « monde ancien », c’est-à-dire les actifs thermiques, centrales à gaz, centrales au charbon. Erreur. Deux ans plus tard, Engie subissait une nouvelle perte de 4,6 milliards d’euros. L’an dernier, le titre a dévissé de près de 30 %. Le groupe de 150 000 personnes ne vaut plus que 29 milliards d’euros en Bourse.
Et il faudra encore du temps avant qu’Engie entrevoie le bout du tunnel. Les investissements dans la technologie et dans le numérique (1,5 milliard d’euros) ne produiront « pas de résultats massifs dans les trois ans, mais au-delà », indique Isabelle Kocher.
« En avance » sur son plan La nouvelle patronne estime cependant être « en avance sur toutes les dimensions de (son) plan ». Les 15 milliards d’euros de cessions que le groupe compte réaliser d’ici à 2018 ont été effectuées à 50 %, ditelle. Elle ajoute que les désinvestissements dans les énergies fossiles prennent bonne forme. « Sur les 15 gigawatts d’actifs charbon que nous avions au départ, 9 GW ont été vendus ou fermés. » Notamment la centrale d’Hazelwood en Australie, une des unités les plus polluantes de la planète. Aujourd’hui, le cap est mis sur les énergies décarbonées. Et tout spécialement sur l’éolien et le photovoltaïque : Engie installe 2500 panneaux solaires par jour.
Making of Isabelle Kocher arrive dans le quartier du Sentier à Paris avec un bon quart d’heure de retard. Elle serre les mains, s’installe dans le décor branché de l’Open Mind Kfé, fait son speech, puis répond aux questions, décontractée. Sur les rumeurs de dissensions avec Mestrallet, elle confie sa perplexité. « Et vous, qu’en pensez-vous? », demande-t-elle aux journalistes. Même pour les accords fiscaux dont a bénéficié Engie au Luxembourg – on parle de 300 millions d’euros –, elle ne se départ pas de son calme. « On n’a rien à se reprocher, on n’est pas sur la sellette. »
L’espace de développement du nucléaire est désormais « plus faible qu’avant », estime Isabelle Kocher. Engie dispose bien de deux projets nucléaires en Turquie et au Royaume-Uni. Mais il n’est pas sûr que ces chantiers, aujourd’hui en phase amont, soient menés à terme. Pas d’hésitation, en revanche, sur l’éventuelle reprise de contrôle de Suez, le spécialiste de la gestion de l’eau et des déchets, dont Engie détient un tiers du capital. « Ce n’est pas notre priorité aujourd’hui. »
Choquée par les rumeurs
La patronne est aussi revenue sur les rumeurs persistantes et plus ou moins baroques faisant état de dissensions entre elle et Gérard Mestrallet, président du conseil d’Engie. L’une d’entre elles évoquait son remplacement par Alexandre Bompard, PDG de la Fnac. « C’est effarant, dit Isabelle Kocher. Gérard ne le connaît même pas. » Au sommet d’Engie, cette affaire de rumeurs a été prise au sérieux. A tel point que la compagnie fit, fin décembre, un signalement auprès de l’Autorité des marchés financiers pour tentative de déstabilisation. « Je suis frappée par la récurrence de ces attaques, alors que j’ai le soutien de tout le conseil d’administration, indique Isabelle Kocher. Je pense qu’on fait des envieux. »
Il y a dix-huit mois, la normalienne au parcours exemplaire disait à Challenges n’avoir « jamais souffert d’être une femme ». Aujourd’hui, son discours a changé. Quand on est une femme, « on vous scrute, il y a un niveau de curiosité qui est hors de proportion ». Isabelle Kocher le sait, seuls les résultats feront taire les grincheux et autres oiseaux de mauvais augure. En attendant, dans la vaste et périlleuse révolution énergétique qui s’engage, le gros du travail doit porter sur la pédagogie. « Pour cette année, il faudra faire comprendre ce qui est en train d’émerger, dit la directrice générale. Je vais m’y impliquer plus que l’an dernier. » Nicolas Stiel
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir