Actualité

La postvérité, un danger mortel pour la démocratie

Challengesjeudi 12 janvier 2017
Un spectre hante le monde : le spectre de la postvérité. L’hebdomadaire The Economist lui a récemment consacré sa une; le dictionnaire d’Oxford l’a choisi comme mot de l’année 2016 (posttruth). De quoi s’agit-il? D’un concept, apparu vers le milieu des années 2000, auquel les récentes campagnes de Donald Trump et des partisans du Brexit donnent une inquiétante actualité. L’Oxford Dictionary en propose la définition suivante : la notion de postvérité désigne « les circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence sur l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux croyances personnelles ». Disons la chose plus nettement : l’important, pour les partisans de la postvérité, n’est pas qu’un discours soit vrai mais qu’il soit cru, non qu’il corresponde aux faits mais qu’il suscite l’adhésion.
«La postvérité, ce n’est pas la possibilité du mensonge, mais l’impossibilité de le dénoncer.»
On pourrait objecter que cela n’est pas neuf : que les passions, surtout dans la vie politique, l’ont toujours emporté sur la raison, les émotions sur les faits, les croyances sur le savoir. Peut-être. Mais Internet et les réseaux sociaux donnent au phénomène une ampleur inégalée. Le mensonge n’est pas une idée neuve. Dans une démocratie solide, on peut pourtant compter sur les médias sérieux pour confronter les discours aux faits (c’est ce qu’on appelle le fact checking), rectifier les erreurs ou les approximations, dénoncer les mensonges ou les contre-vérités. Encore faut-il que les citoyens accordent davantage de crédit au travail journalistique, avec ce qu’il suppose de rigueur et de déontologie, qu’aux « bulles cognitives » que constituent les réseaux sociaux, dont les algorithmes n’envoient de plus en plus à chacun que les messages supposés lui plaire.
La campagne de Donald Trump fut sur ce point tristement exemplaire, tout comme celle des partisans du Brexit : mensonges éhontés (par exemple sur la nationalité de Barack Obama), chiffres truqués ou tronqués (par exemple sur les sommes versées par la Grande- Bretagne à l’Union européenne), que les grands médias, qui les dénoncèrent, ne réussirent pas à décrédibiliser. L’ère de la postvérité (on dit aussi « ère postfactuelle »), c’est ça : non pas la possibilité, qui a toujours existé, du mensonge, mais l’impossibilité de le dénoncer efficacement, comme si tout le monde s’en fichait, comme si les faits n’avaient plus d’importance, comme si les notions mêmes de vérité ou de fausseté avaient perdu toute pertinence. On voit le rapport avec le populisme : opposer le bon peuple, supposé avoir toujours raison, aux méchantes élites (dont les journalistes font partie), c’est accorder plus d’importance à l’opinion qu’à l’information, aux croyances qu’au savoir, aux émotions qu’aux faits.
Par quoi le populisme, au-delà de ses innombrables mensonges particuliers, instaure comme un mensonge général ou principiel, qui voudrait rabaisser la politique au rang de la télé-réalité (qui fut l’un des métiers de Donald Trump). Que tous les êtres humains soient égaux en droits et en dignité, comme le veut la démocratie, cela ne signifie aucunement qu’ils disposent tous de la même expertise! Rejeter en bloc les élites, parce qu’elles appartiennent au « système », c’est tenir toute compétence pour suspecte, voire pour nulle et non avenue. On peut alors mentir sans scrupule, se contredire, calomnier, crier au complot : l’important n’est pas que cela soit vrai ou faux, mais que cela marche, au moins un temps, avant qu’un autre mensonge prenne le relais! Danger mortel, pour la démocratie! La vérité n’a jamais suffià faire une politique (c’est le peuple qui est souverain, pas les experts). Mais aucune politique ne peut valablement s’exposer aux suffrages sans accepter d’abord de se confronter aux faits tels qu’on les connaît au moins en partie et indépendamment des opinions de tel ou tel. C’est ce qu’on appelle « le cercle de la raison », qui ne nous enferme pas mais nous ouvre au contraire à l’universel : parce que la vérité n’appartient à personne, à aucun camp, et permet seule la libre confrontation des points de vue. Sans cette « norme de l’idée vraie », comme disait Spinoza, la démocratie n’est plus qu’un jeu de bonneteau.
Comment en sommes-nous arrivés là? Je viens d’évoquer Internet et les réseaux sociaux. Si chacun devient journaliste, quelle que soit sa compétence ou sa déontologie, il n’y a plus de journalisme – plus de faits, que des opinions. D’autres évoquent le rôle des penseurs « postmodernistes » (Foucault, Derrida, Lyotard...), qui ont voulu déconstruire l’idée même de vérité. Mais le mal vient de plus loin. Il est pour une part consubstantiel à la démocratie (voyez le rôle des sophistes, dans la Grèce antique). Soumettre le pouvoir au vote, c’est toujours risquer d’élire le plus persuasif plutôt que le plus véridique. C’est pourtant Nietzsche, dans les temps modernes, qui est le vrai penseur postvérité. « Tout est faux, tout est permis, disait-il. Il n’y a pas de faits, rien que des interprétations. » On s’est parfois étonné que je le combatte si vigoureusement. L’élection de Trump, hélas, me donne raison.
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir