Affaires privées pour le plaisir

Le langage des oeuvres

ChallengesBruno Caron
Bruno Caron au siège de Norac, à Rennes. Au fond, Always on Time, 2008, de Camila Oliveira Fairclough. Au centre, la statue Grey Black Red Mountain, 2015, de Ugo Rondinone, et Pomme suspendue, 2009, de Guillaume Leblon.
Bruno Lévy pour Challenges
D’entretiens avec les galeristes en collection, le patron du groupe agroalimentaire Norac a créé une fondation, puis une biennale sur le thème «art et économie». Confidences.
Mon intérêt pour l’art contemporain a commencé dans les années 1990, peu après la création de mon groupe agroalimentaire, Norac, l’anagramme de mon nom de famille. J’aime les jeux de mots, ce qui pose question, entraîne la réflexion. C’est le cas de 10 lignes au hasard, la première oeuvre que j’ai achetée. L’observateur peut être déconcerté face à ce tableau de lignes noires se croisant sur fond blanc. Y a-t-il une structure, un message ? Le titre, factuel, laisse entendre que rien n’est construit et pourtant, un ordre se dessine. En fait, François Morellet, l’artiste, ce précurseur du minimalisme, a divisé le contour de sa toile carrée en parties de 1 à 100, puis choisi dans le bottin de Cholet, sa ville natale, dix numéros de téléphone, dont il a sélectionné les quatre derniers chiffres, par exemple 03-57.
Mégalithes, 1988, de Loïc Le Groumellec. L’artiste breton utilise la technique de la laque, qui donne de la profondeur à ses oeuvres.
Hervé Beure
10 lignes au hasard, 1975, de François Morellet. Première oeuvre achetée par le mécène Bruno Caron dans les années 1990.
Hervé Beure
Puis il a tracé une ligne noire de la zone 03 à la zone 57, et ainsi de suite. Né dans une famille d’industriels, il faisait de l’abstraction géométrique avec une forme d’humour. Il inventait des systèmes et cette dimension systématique et ironique m’a toujours plu. Pour Après réflexion, ses néons, aux lignes parfois incurvées posées sur une toile carrée noire, évoquent des jeux de lumière sur l’eau. D’où le titre, un autre jeu de mots, qui renvoie à la fois à la réalité physique du reflet et à une activité de l’esprit. Le langage est présent dans plusieurs oeuvres de ma collection comme avec Always on Time de Camila Oliveira Fairclough, une jeune artiste brésilienne vivant en France. Sur la grande toile blanche, divisée de façon presque insensible en neuf rectangles, l’alternance des lettres rouges et bleues du groupe de mots devenu un, et donc incompréhensible au premier coup d’oeil, évoque les couleurs des lettres « par avion ». Qui, comme l’on s’en souvient, n’arrivaient pas toujours on time, à l’heure... C’est un clin d’oeil, la toile devient une enveloppe géante. Il y a chez cette artiste beaucoup d’émotion, de simplicité. J’apprécie ce qui mêle l’esthétique, l’émotionnel et le sens.
Ainsi les tableaux de Gilles Aillaud, né en 1928. Je l’ai redécouvert il y a quatre ans, à l’occasion des Ateliers de Rennes, la biennale d’art contemporain créée par notre fondation d’entreprise Art Norac. Dans les années 1960, il faisait de la figuration quand le monde de l’art sortait tout juste de l’abstraction pour entrer dans le conceptuel. Il se consacre presque essentiellement au monde du zoo, mais il a une approche tellement personnelle de la peinture animalière – il semble ne donner aucune intention – que son travail devient architectural. Son style figuratif se tourne vers l’abstrait.
Les ateliers de Rennes. En 2016, la 5e édition de cette biennale traitait des relations du corps et de l’esprit avec les machines.
Charles Crié
Le vivant disparaît dans les structures. Il exprime une forme de vide que je peux retrouver chez un peintre comme Yvan Salomone, né en 1957, et qui utilise l’aquarelle pour brosser des environnements portuaires ou des voies urbaines avec des maisons simples mais non hyperréalistes. Ces paysages sans aucun personnage me touchent beaucoup. Avec Loïc Le Groumellec, un autre Breton né la même année, il s’agit plus d’une forme de minimalisme. Sa technique de la laque paraît donner de la profondeur à ses menhirs ou ses maisons, qui ne sont que des silhouettes sombres, mais portent un sens universel. J’ai remarqué ses toiles à la galerie Templon.
Ce sont les conversations avec les galeristes qui ont provoqué mon intérêt pour l’art contemporain. A Rennes, où j’ai choisi de m’installer, après avoir fait HEC alors que je suis parisien d’origine, j’ai visité la galerie Oniris au moment même de son ouverture, en 1986. La galeriste, Yvonne Paumelle, a pris le temps de répondre à mes questions, d’aiguiser mon intérêt pour l’artiste François Morellet. Son fils, Florent, lui a succédé avec le même talent. A Paris, Daniel Templon et Yvon Lambert, deux personnages hors du commun, ont toujours su communiquer leur passion; tout comme de plus jeunes, qui pétillent, tels Laurent Godin et Hervé Loevenbruck. Très vite, j’ai fréquenté les foires internationales, Art Brussels, Art Basel, Frieze London... Elles permettent de découvrir rapidement une grande variété d’oeuvres.
Francis Bacon, à Londres, en 1974. «Il a un sens extraordinaire de la composition, il sait poser ses personnages», explique Bruno Caron, qui ne possède pas d’oeuvre de l’artiste.
Michael Holtz/Photo12/AFP
Mais je les visite moins, elles sont devenues trop marchandes. Au début des années 1990, il était possible d’acquérir de très belles oeuvres d’artistes connus mondialement pour des prix encore raisonnables, mais ce n’est plus le cas. L’art contemporain est devenu un objet de spéculation et d’affirmation d’un statut social. Sur les stands des foires, les responsables vous parlent plus facilement d’investissement que d’art. L’aspect patrimonial est important, certes, de même que la place de l’artiste dans le champ de l’art, mais il y a d’abord l’émotion plastique que l’on doit ressentir, seul, face à l’oeuvre, et qui est la condition indispensable de son acquisition. Le média que je préfère est la peinture. Elle a une pérennité que je ne trouve pas dans la vidéo, par exemple. Face à un tableau, je pense à l’histoire de la peinture tout entière, à ses origines, aux Flamands, aux Italiens... Chez le peintre britannique Francis Bacon, que je n’ai jamais pu acheter, je retrouve ainsi les classiques Caravage, Vélasquez ou Goya.
Il a un sens extraordinaire de la composition, il sait poser ses personnages. Le corps humain est pour lui un objet d’observation et la chair qu’il représente, souvent difforme, est une démonstration de la nature humaine. Il montre l’homme tel qu’il est dans son siècle. Regarder ses tableaux provoque une émotion esthétique considérable, je peux passer des heures devant. Chez Rothko, ce peintre américain né russe, je retrouve une même maîtrise de la composition avec, cette fois, une dimension plus métaphysique. Il n’y a pas de formes, mais des couleurs, des superpositions qui donnent de la profondeur, vous absorbent. Avec lui, on contemple l’univers.
Andy Warhol, dans son atelier The Factory, à New York, en 1966. «Ce pur esprit, ce génie de l’esprit simple» , d’après Bruno Caron.
De Biasi/MP/Leemage
L’art contemporain est une lecture du monde d’aujourd’hui, mais aussi des prémices de ce qui vient. Les oeuvres ont un caractère prophétique dont le sens peut même échapper à l’artiste. Quand Andy Warhol, ce pur esprit, ce génie de l’idée simple, a commencé à travailler la reproduction avec ses sérigraphies, puis ses multiples, il ne cherchait pas à nous dire que nous passions à la société de l’image. Il ne le savait pas. Le sens est venu après. Cette absence de compréhension immédiate peut rendre l’art contemporain difficile d’accès pour le grand public. Mais collectionner permet de déceler les évolutions. Une entreprise comme la nôtre, qui innove, accompagne de nouvelles tendances de consommation, a ainsi tout intérêt à côtoyer ce monde prospectif.
Grâce à la loi Aillagon, qui permet à une entreprise de défiscaliser une partie de ses investissements comme mécène, et par ce que je crois que toute entreprise a un rôle à jouer dans la société civile, nous avons pu créer Les ateliers de Rennes en 2008, autour de la thématique « art et économie ». La cinquième édition, Incorporated !, traitait des relations du corps et de l’esprit avec les machines et les technologies. Les oeuvres étonnent, elles intimident. C’est notre rôle d’aller vers le public, de jouer les intermédiaires pour partager les doutes et les réponses des artistes. Avec plus de 55 000 visiteurs, soit plus de 10 % de la population de la métropole rennaise, nous prouvons que l’art contemporain est accessible à tous.
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir