Coulisses

des objets connectés

Challengesjeudi 12 janvier 2017
Mother Sense. Cet objet relié à des capteurs pour transmettre différentes alertes a fait un bide. Son créateur, l’ingénieur Rafi Haladjian, a fait son mea culpa : « Croire qu’on va séduire le marché avec nos objets qui valent 200 euros est une illusion. »
olivier foulon/ SDP
Ce devait être le Graal de la high-tech française... Aujourd’hui, l’Internet des objets est au point mort. En cause, des produits souvent inutiles et chers.
Dans l’univers des objets connectés, la créativité est sans limites. Pour s’en rendre compte, il suffisait de déambuler dans les allées du Consumers Electronic Show (CES), la grand-messe annuelle de l’électronique grand public, qui a réuni à Las Vegas, du 5 au 8 janvier, des geeks venus du monde entier. Ici, Energysquare qui propose un chargeur sans fil pour mobile, là, Hydrao qui a mis au point le premier pommeau de douche. Il y a aussi Eugène, la poubelle qui aide au tri sélectif, Octopus, une montre pour tout-petits, ou encore Rool’in, une roue de vélo électrique... Ce sont les trouvailles de quelques-unes des 28 start-up spécialisées dans les objets connectés, sélectionnées lors d’un concours organisé par Business France. Certaines portent des innovations ingénieuses, d’autres d’aimables gadgets. Comme naguère la brosse à dents, la fourchette, les chaussures, le tee-shirt ou le sextoy connectés.
Débuts prometteurs
Les objets connectés devaient être le Graal de la high-tech française. Il y a deux ans, les start-up tricolores pavoisaient dans les allées du Salon de Las Vegas. Enfin un secteur où la french touch s’imposait ! C’est certain, l’Internet des objets serait la troisième révolution numérique, après Internet et le mobile. Les instituts multiplient alors les études prometteuses : l’institut GfK prévoit 30 objets connectés par foyer en 2020, le cabinet Gartner annonce 30 milliards d’objets connectés dans le monde, tandis que son rival IDC prédit un volume d’affaires de 1700 milliards de dollars...
UN SECTEUR EN DEVENIR
430 millions d’euros de chiffre d’affaires pour les objets connectés en France (de janvier à septembre 2016).
740000 montres connectées vendues en France en 2016.
293 millions de wearables vendus dans le monde en 2016 pour un chiffre d’affaires de 28,7 milliards de dollars.
SOURCES : GFK, GARTNER, OPINION WAY
Au grand désespoir des fabricants, cette nouvelle catégorie de produits n’a toujours pas trouvé son public. La montre connectée, mêlant horlogerie chic et technologie de pointe, a symbolisé cette industrie naissante. Les résultats sont loin d’être au rendez- vous. Même Apple n’a pas réussi à rendre désirable son nouveau produit- phare, l’Apple Watch. Motorola a jeté l’éponge sur ce même segment, et Pebble, précurseur en 2012, vient d’être avalé par Fitbit, le géant américain des objets connectés. Quant à Jawbone, pionnier dans les trackers d’activité, il a frôlé le crash financier. En France, les distributeurs, tels la Fnac et Darty, ont réduit la voilure sur leurs espaces dédiés. Préférant redéployer les objets connectés par rayons – comme les jouets connectés au rayon enfants.
Prix rédhibitoires
L’institut GfK mise sur 1,5 million de wearables (vêtement et accessoires intelligents) vendus en 2016, loin des 2 millions espérés. Quelque 740 000 montres connectées ont ainsi été vendues sur les neuf premiers mois de 2016, pour une valeur moyenne de 240 euros. « L’essor viendra lorsqu’il y aura des usages directement liés à la montre, sans passer par le smartphone : quand nous pourrons l’utiliser comme carte Navigo dans le métro, par exemple », résume Michaël Mathieu, directeur des marchés image et telecom chez GfK.
En clair, l’enthousiasme autour de ces objets bourrés de processeurs retombe déjà. Les explications ne manquent pas. L’ingénieur RafiHaladjian fait lui-même son mea culpa. Ce vétéran de la high-tech française, star des geeks avec son drôle de lapin Nabaztag connecté en Wi-Fi, lancé en 2005, vendu à 180000 exemplaires, en est revenu : « Ce n’est pas un phénomène de masse. Les gens normaux ne savent même pas ce qu’est un objet connecté. Et croire qu’on va séduire le marché avec nos objets qui valent 200 euros, c’est une illusion. »
Lui-même a échoué avec sa dernière invention baptisée Mother, un objet connecté relié à des capteurs pour transmettre des alertes. Il a dû revoir sa copie, et lancer une gamme de capteurs, Peanuts, vendus à 29 euros l’unité et déclinés par usages : Thermo Peanut, un thermomètre connecté, Guard Peanut, un antivol...
Pour conquérir le grand public, « les fabricants des objets connectés doivent aller au-delà des geeks », explique Stéphane Bohbot, fondateur du distributeur Lick. Après l’échec de start-up fantaisistes comme Hapilabs et sa fourchette connectée, Business France a compris la leçon : « Nous ne retenons que des produits prêts à être commercialisés. Et non de simples concepts », souligne Eric Morand, son directeur tech et services innovants. Autre critère, le prix : « Les créateurs de start-up oublient parfois la marge du distributeur à ajouter, qui multiplie leur prix par deux », poursuit-il. Résultat : leurs produits sont vendus en magasins à des niveaux de prix rédhibitoires.
Sécurité quasi nulle
Inutiles, chers, ces objets connectés seraient également peu sûrs ! Le 21 octobre dernier, Twitter, Spotify, Netflix et d’autres sites ont ainsi subi une cyberattaque géante. Les hackers ont utilisé comme intermédiaires des dizaines de millions d’objets connectés, tels des caméras et des babyphones. Pour blol’échec quer plusieurs sites Internet en même temps, ils ont bombardé de requêtes les serveurs de Dyn, l’infrastructure utilisée par les internautes pour atteindre ces sites. Une première. Et une révélation : sur ces objets connectés, la sécurité est presque nulle.
« Beaucoup d’objets ne sont même pas conçus pour accepter des mises à jour régulières à distance », pointe Damien Bancal, spécialiste en cybersécurité. Ahurissant : la mise à jour est la base de protection de tout logiciel contre des virus et des failles de sécurité. A la suite de cette cyberattaque, « des objets vulnérables ont été rapatriés précipitamment par un constructeur chinois, Xiongmai Technology. Il n’y avait pas de mise à jour possible », révèle Matthieu Bonenfant, expert en sécurité à Stormfield. Ce dernier vend massivement aux Etats-Unis des caméras connectées à bas prix. Ces objets connectés « comportent souvent un mot de passe par défaut de sortie d’usine, type 0000 », poursuit-il. Une aubaine pour les pirates de la Toile.
Le 11 décembre dernier, le site américain Business Insider prophétisait carrément la fin des objets connectés. Le secteur, composé d’une myriade de start-up, devait continuer de se consolider en 2017.
Withings effacé
En France, le champion national Withings a été racheté par Nokia pour 160 millions d’euros. « Dans la santé connectée, nous passons d’un marché de start-up à un marché de gros acteurs industriels », assure Cédric Hutchings, cofondateur de Withings devenu vice-président de la division e-santé de Nokia. Le rachat est né d’un constat : la difficulté pour ces jeunes acteurs de se construire un nom. « Les nouvelles marques françaises dans ce secteur ont moins de 5 % de notoriété auprès du grand public », souligne Jean-Marie Philipp, consultant chez GfK. Preuve de cette invisibilité, Withings est à peine mentionné dans le partenariat qu’il avait conclu – avant même de se rallier au groupe finlandais – avec L’Oréal pour développer une brosse à cheveux connectée, bardée de capteurs. Triste fin : la marque Withings ne sera plus apposée en 2017 sur ses objets connectés, remplacée par le logo de Nokia.
Netatmo forcé à l’alliance
L’autre pépite française, Netatmo, a également dû s’allier à deux industriels du bâtiment, Legrand et Velux. Avec le premier, entré à son capital en novembre 2015, elle commercialisera en 2017 une dizaine de prises électriques et interrupteurs connectés. Avec le second, elle a conçu des commandes intelligentes pour fenêtres et stores. A la clé, des contrats de vingt ans – de quoi voir venir pour la start-up, peu disserte sur le montant de ses ventes de thermostats et de caméras connectés. Le soufflé marketing de l’Internet des objets retombe peu à peu. La French Tech a sans doute perdu l’une de ses divisions emblématiques. Mais ses start-up ne manquent pas de terrains de jeu. Capucine Cousin
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir