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Sonny Liew révise l’histoire de Singapour

Courrier international—Pooja Makhijani Publié le 26 août 2016 , Southeast Asia Globe (extraits) Phnom Penh
Dans
Il y a à Singapour une histoire qui a été tellement racontée que personne ou presque ne la remet en question. Les médias y font fréquemment référence, les enfants l’apprennent à l’école. Cette histoire raconte comment un humble village de pêcheurs s’est transformé en métropole étincelante sous la direction inflexible du Parti d’action populaire, présidé par Lee Kuan Yew. Mais en 2015, alors que la ville-État fêtait les 50 ans de son indépendance, c’est une autre histoire que Sonny Liew a racontée dans Charlie Chan Hock Chye, une vie dessinée. L’ouvrage donne en effet à voir ce qui se serait passé si le communiste Lim Chin Siong avait pris le pouvoir et que Lee Kuan Yew, son rival politique, avait dû partir en exil dans l’ignominie [alors que, Premier ministre de 1959 à 1990, il a dans les faits orchestré l’envol économique du pays. Il est décédé en 2015].
ROMAN GRAPHIQUE
Présenté comme une biographie du héros éponyme – “le plus grand dessinateur de bande dessinée de Singapour”, qui est en fait un personnage de fiction –, Charlie Chan Hock Chye, une vie dessinée retrace à la fois l’histoire politique de Singapour et l’histoire de la bande dessinée elle-même. Le récit commence dans les années 1950, époque où Charlie Chan crée des BD à Singapour, et parcourt une carrière de cinq décennies. Il fait appel à des pastiches impeccables de dessinateurs célèbres, à des coupures de presse, à de vieux croquis et à des photos.
On a là une oeuvre visuellement et conceptuellement complexe qui multiplie les références, de Mad Magazine à Spider Man, en passant par Astro Boy.
Le livre s’est immédiatement attiré l’ire du Conseil national des arts (CNA), qui a retiré son aide à la publication de 8 000 dollars singapouriens [5 300 euros] la veille du lancement en déclarant : “Cette réinvention de l’histoire de Singapour risque de saper l’autorité et la légitimité du gouvernement et des institutions publiques, et viole donc nos directives en matière de financement.”
Sonny Liew travaille dans un studio clair et douillet du Goodman Arts Centre, un ensemble de salles de travail et de lieux de représentation dans l’est de Singapour. Les murs sont couverts de dessins, il y a des livres partout et la télévision marche souvent à fond, mais Sonny Liew, calme et tranquille, paraît très bien dans sa peau. Sorti aux États-Unis en 2016 [un an après sa sortie à Singapour], Charlie Chan Hock Chye, une viedessinée s’est retrouvé sur la liste des meilleures ventes du New York Times et a fait connaître Liew en dehors du milieu de la bande dessinée, même s’il était déjà considéré depuis longtemps comme un artiste prolifique et protéiforme.
Le livre s’est attiré l’ire des autorités, qui ont retiré leur aide à la publication
“Pour comprendre l’histoire de la bande dessinée, il faut connaître le contexte historique général – le lien entre le mouvement de la contre-culture des années 1960 et les BD de Robert Crumb, par exemple, ou le succès de divers genres aux États-Unis comme conséquence de l’humeur du pays après la Seconde Guerre mondiale”, explique Sony Liew. Voici comment il commente la popularité qu’ont connue les BD policières et d’horreur dans les années 1940 et 1950, période qui correspond également à l’âge d’or du film noir : “La Seconde Guerre mondiale et l’après-guerre ont fait surgir les peurs et les angoisses qui ont permis à ces genres sombres, à la violence réaliste, de prospérer. Je me suis dit qu’il était possible d’inverser cette idée et de construire un récit qui examine l’histoire de Singapour tout en étant à première vue un livre sur la bande dessinée.”
Le Parti d’action populaire est au pouvoir depuis que Singapour s’est séparé de la Malaisie en 1965, ce qui lui permet de contrôler la façon dont est présentée l’histoire, ajoute-t-il. “Ce livre m’offrait la possibilité d’apprendre ce qui était laissé de côté ou pouvait être compris différemment, de chercher une version plus complète de l’histoire de Singapour.”
Liew est né en 1974 à Seremban, en Malaisie, mais a grandi à Singapour. Ses parents l’ont envoyé à l’école sur l’île avec sa soeur quand il avait 5 ans, ce qui était assez courant à l’époque. “Je me suis toujours considéré comme ‘un enfant de la chaussée’, coincé quelque part entre les lignes.” Il fait référence à l’un des ponts [la chaussée Johor-Singapour], emprunté par une route et une voie ferrée, qui relient Singapour à la Malaisie. Malgré son éducation singapourienne, sa connaissance de l’histoire de la ville-État était lacunaire, et les recherches qu’il a faites pour Charlie Chan Hock Chye, une vie dessinée ont été instructives. “J’ai été surpris de voir que je ne connaissais que très peu les détails”, confie-t-il. Liew est donc parti du principe que ses lecteurs ne connaissaient pas grand-chose à Singapour et à son histoire. À tel point que Pantheon Books, son éditeur américain, n’a eu à ajouter au texte original qu’une seule note en bas de page.
Best seller. La première édition singapourienne de Charlie Chan Hock Chye, une vie dessinée s’est intégralement vendue, en dépit, ou peut-être à cause, du retrait des aides du CNA et du scandale qui s’en est suivi sur les réseaux sociaux. D’après Epigram Books, l’éditeur singapourien, le roman s’est vendu à près de 11 000 exemplaires rien que dans la ville-État – un chiffre sans précédent dans ce pays, où quelques milliers de ventes suffisent à faire un best-seller. Tout ne va cependant pas pour le mieux. “Il y a encore des questions en suspens, précise Liew. Les bibliothèques scolaires prendront-elles le livre, par exemple, et certains lecteurs ne risquentils pas de le considérer comme polémique sans chercher à en savoir davantage ?”
“De plus, l’affaire n’a pas modifié la position du CNA sur les aides”, ajoute-t-il. Pour cet organisme, “la qualité artistique est non seulement secondaire mais sans aucune importance à côté de la ligne politique. En fin de compte, le Conseil national des arts est plus ‘national’ qu’‘arts’. Reste à savoir si un parti politique particulier représente toujours les meilleurs intérêts de la nation.”
Liew travaille actuellement à plusieurs histoires de Doctor Fate pour l’éditeur américain DC Comics, mais il espère s’attaquer ensuite au “capitalisme avec un grand C”. Il ne sait pas trop ce que donnera un roman graphique ayant pour thème l’économie, mais il sait que son superhéros voudra changer le monde même s’il y a “de vrais problèmes qui n’ont pas de solutions. Comment nous adaptons- nous au monde moderne ? Ce sont des idées importantes.”
Malgré son oeuvre captivante et sa critique ouverte des choix politiques de Singapour, Liew ne se considère pas comme un révolutionnaire. “Ce que j’espère, c’est au mieux repousser les limites du discours de la BD. Et bien sûr, j’espère que le livre nous fera prendre conscience de la façon dont nous regardons l’histoire et les récits qui en sont donnés.”
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir