ÉCONOMIE

La riposte allemande au protectionnisme

Courrier international—Alexander Jung Publié le 30 décembre 2016 , —Der Spiegel Hambourg
Commerce. De plus en plus de pays instaurent des réglementations pour restreindre l’accès à leur marché intérieur. Fortement exportatrices, les entreprises allemandes réagissent en installant localement des unités de production.
En 1834, Johann Sebastian Staedt ler invente à Nuremberg le crayon de couleur tel qu’on le connaît aujourd’hui. Il est parvenu, s’enorgueillit- il, à “fabriquer des crayons sanguine qui, de par leur qualité, surclassent de loin tous les modèles existants”. Staedtler présente sa trouvaille à l’Exposition universelle de New York de 1853, et son entreprise exporte bientôt ses crayons jusqu’en Orient, devenant ainsi un acteur mondial.
Aujourd’hui, Staedtler est présent dans plus de 150 pays et exporte près de 80 % de sa production. “Nous sommes particulièrement tributaires de l’ouverture des marchés étrangers”, pointe le directeur général, Axel Marx. Et, justement, c’est là que le bât blesse : depuis quelque temps, Axel Marx et ses confrères se heurtent à toutes sortes d’obstacles sur le marché international.
Un peu partout dans le monde, des États cherchent à protéger leur industrie nationale de la concurrence : “Le climat s’est dégradé ces quatre ou cinq dernières années”, constate le dirigeant. Les droits de douane qui repartent à la hausse et les quotas d’importation ne sont pas seuls en cause – Axel Marx est habitué de longue date à ce type d’entraves commerciales.
Aujourd’hui, les États procèdent avec davantage de subtilité.
Prenons la Corée du Sud, où Staedtler exporte des compas. Longtemps, cela n’a posé aucun problème. Mais les autorités douanières ont décidé de changer la classification du produit. Jusque-là, elles le considéraient comme un outil de dessin. Or, du jour au lendemain, voilà qu’il a atterri dans la catégorie “jouet”. Un changement lourd de conséquences. Et puisque les jouets en Corée du Sud ne peuvent pas contenir de plomb, et que le laiton qui compose les compas en contient quelques traces, la nouvelle réglementation a signé la suspension immédiate de leur importation. Comme si les enfants allaient sucer leur compas, soupire Axel Marx.
Ce type d’atteintes aléatoires à l’activité économique donnent du fil à retordre à bon nombre d’exportateurs allemands. Aujourd’hui, les autorités réglementent les caractéristiques des biens importés dans le moindre détail, de la conception de l’emballage aux normes de sécurité, décrétant par exemple que l’inflammabilité de tel produit doit être testée dans leurs laboratoires alors qu’elle a déjà été testée en Allemagne.
Ce type d’exigences agace, leur seul but étant manifestement de mettre des bâtons dans les roues. Ce sont les déclinaisons modernes du protectionnisme. Et elles ont le vent en poupe.
La libre circulation des produits et des services est en recul depuis des années. Le commerce mondial s’essouffle, affichant une croissance désormais plus lente que l’ensemble de l’économie. L’Organisation mondiale du commerce (OMC) a revu ses prévisions de croissance pour 2016 à la baisse, de 2,8 % à 1,7 %, les perspectives s’étant “considérablement dégradées”, déplore son directeur général, Roberto Azevêdo.
La fin d’une ère. Les turbulences politiques de ces dernières semaines viennent accentuer cette tendance négative. L’élection présidentielle américaine, le vote en faveur Brexit au Royaume-Uni, le référendum en Italie, la tentative de coup d’État en Turquie et – on l’aurait presque oublié – le conflit russo-ukrainien : l’heure est au repli sur soi.
“On a l’impression d’être arrivés à la fin d’une ère économique”, observent les stratèges de la Deutsche Bank dans une étude. L’ère en question a débuté dans les années 1970, quand la mondialisation a pris de la vitesse avec l’entrée de la Chine dans l’économie mondiale. Aujourd’hui, cette phase touche à sa fin, remplacée par une forme de mercantilisme.
Dans ce système économique imaginé sous les régimes absolutistes du xviie siècle, l’Étatnation met tout en oeuvre pour consolider le marché intérieur : il encourage l’exportation de produits manufacturés et freine les importations au moyen de restrictions douanières. Le genre de repli sur soi que l’on attend de la présidence Trump.
Le républicain entend combattre tout ce qui serait susceptible de concurrencer l’économie américaine. Il annonce une majoration des droits de douane sur les produits importés et prévoit de dénoncer des accords commerciaux, accusés de “vampiriser l’économie américaine”. Cette posture aussi arrogante que xénophobe inquiète beaucoup d’entreprises qui ont des liens commerciaux avec les États-Unis – ou qui souhaitent en avoir.
Maren Handwerk, dirigeante du bureau d’études CE-CON à Brême, avait prévu d’ouvrir une antenne à Atlanta. Depuis l’élection de Trump, elle ne sait plus sur quel pied danser. “On hésite sérieusement à sauter le pas”, confie-t-elle. Son bureau d’études est spécialisé dans les vérifications de sécurité des machines-outils. Ses services sont très sollicités, en particulier aux États-Unis. Mais Maren Handwerk redoute que les choses ne se compliquent outre- Atlantique, pour le recrutement du personnel ou l’obtention des visas de travail. C’est pourquoi, pour l’instant, elle renonce à s’y implanter. “Déjà que ce n’est pas facile de décrocher un marché à l’étranger...”, glisse-t-elle.
Le libre-échange cède aujourd’hui la place à une forme de mercantilisme.
En 2015, les États-Unis étaient le premier partenaire commercial de l’Allemagne, devant la France. Cette année-là, le pays a exporté pour 114 milliards d’euros de biens aux États-Unis, soit cinq fois plus qu’en 1990 : des voitures, surtout, mais aussi des machines-outils, du matériel électrotechnique et des produits pharmaceutiques. Autant dire que l’économie allemande a beaucoup à perdre.
“Il ne faudrait pas compromettre tout cet acquis et laisser le champ libre aux populistes”, met en garde Carl Martin Welcker, le nouveau président de la Fédération allemande des constructeurs d’équipements et de machines-outils. Les industriels qu’il représente écoulent les trois quarts de leur production à l’étranger. “Dans un monde interconnecté, ce serait faire fausse route que de rétablir les barrières commerciales : tout le monde serait perdant, en fin de compte”, prévient Carl Martin Welcker, dont l’appel a presque des airs de supplique.
Les constructeurs automobiles allemands et leurs fournisseurs possèdent des sites importants aux États-Unis, mais aussi au Mexique. Ils font fabriquer les pièces dans un pays puis les montent sur les véhicules dans l’autre. Grâce à l’Accord de libre-échange nordaméricain (Alena), la circulation des marchandises se passe sans encombre et, généralement, sans droits de douane.
État de droit. Aujourd’hui, cette division du travail bien huilée se voit compromise. Avant l’élection, Trump a qualifié l’Alena de “pire traité commercial que les États-Unis aient jamais signé”. Or si le futur président dénonce cet accord, les entreprises allemandes ne trouveront plus leur compte au Mexique. D’après un sondage mené auprès des membres de la chambre de commerce allemande sur place, 83 % des entreprises attendent des répercussions négatives de l’élection de Trump.
De même, en Chine – l’autre marché clé [de l’Allemagne] en dehors de l’Union européenne (UE) –, les entreprises allemandes ne se sentent plus vraiment les bienvenues. Elles se plaignent de ne plus pouvoir se fier à l’État de droit et ont l’impression d’être désavantagées. Ainsi, les industriels allemands de l’automobile n’auront sans doute pas le temps de satisfaire les nouveaux quotas qui entreront en vigueur dès 2018 [les ventes de véhicules électriques ou hybrides devront atteindre une certaine proportion, encore à définir, pour tous les constructeurs]. Et les sociétés étrangères ne peuvent plus rapatrier l’intégralité des bénéfices réalisés dans leurs usines chinoises. Là encore, le seul but est de leur mettre des bâtons dans les roues. On ne s’étonnera pas, dès lors, que l’investissement soit en berne.
Dans bon nombre de secteurs, la Russie vise désormais l’autarcie.
Depuis la crise financière, les entreprises y regardent à deux fois avant de se développer à l’international. Le climat du commerce mondial est plus tendu, les relations plus froides, parfois même hostiles – et les décideurs politiques contribuent largement à cette dégradation.
Oubliée la promesse solennelle des pays du G20 prononcée lors du sommet de Londres en 2009 : “Nous ne reproduirons pas les erreurs historiques du passé, comme le protectionnisme.” Enterré également le projet de mettre sur pied un conseil économique mondial, qui ferait office d’organe de contrôle, et de rédiger une “charte de la gouvernance commune”. Des propositions qui émanaient de la chancelière allemande Angela Merkel.
Au lieu de quoi, les dérives protectionnistes se sont multipliées. Une équipe de chercheurs de Saint- Gall et de Londres, réunis au sein du projet Global Trade Alert (GTA), recense toutes les mesures de protection de l’économie prises par les États : droits de douane, quotas, subventions, primes ou dérogations. Sur les huit premiers mois de 2016, la GTA en a dénombré près de 350 dans les pays du G20, alors qu’elles étaient moitié moins nombreuses deux ans plus tôt. Et les États semblent déployer des trésors de créativité en la matière.
L’entreprise qui voudrait par exemple exporter du textile aux États-Unis sera soumise à des taxes différentes selon la matière, l’utilisation et le poids. Pour un anorak (position tarifaire 6201.9xx), le droit de douane est de 9,4 % s’il est en coton et de 27,7 % s’il est en fibres synthétiques. Résultat : il faut vendre l’anorak en polyester bien plus cher que l’anorak en coton, ce qui est difficile à faire comprendre à la clientèle. D’un autre côté, les Américains grèvent (entre autres) les articles en coton importés d’une “taxe coton” supplémentaire. Laquelle taxe sert, comme par hasard, à financer les campagnes de publicité de l’industrie américaine du coton.
Felix Ebner, directeur de l’antenne bruxelloise de la Fédération allemande de l’industrie du textile et de la mode, décrit un régime tarifaire américain “très fragmenté et complexe”. Sachant que d’autres pays appliquent un cahier des charges réglementaire qui leur est propre – en matière de protection du consommateur, de certification ou de normes techniques –, c’est un véritable “maquis” international qui a vu le jour, soupire-t-il.
Ce genre de tracasseries bureaucratiques restent néanmoins plus faciles à contourner que les entraves à la filière textile allemande en Russie. Le marché s’y est effondré de 40 % depuis la période faste. Les sanctions prises par l’UE en mars 2014 [à la suite de la crise en Ukraine] et le retour de bâton russe qui a suivi mettent sérieusement à mal l’ensemble des relations commerciales entre les deux pays. Dans bon nombre de secteurs, la Russie vise en effet l’autarcie, par exemple dans la fabrication d’instruments médicaux comme les seringues, les canules ou les appareils de perfusion.
Les entreprises allemandes ne se sentent plus les bienvenues en Chine.
Le ministère du Commerce et de l’Industrie, à Moscou, a publié en mars 2015 une liste de 111 articles que les hôpitaux russes doivent se procurer de préférence auprès de fournisseurs locaux. Pour les cathéters, l’objectif est de ramener la part des importations de 90 % à 25 % à l’horizon 2020. À défaut, les institutions devront s’approvisionner dans des pays qui ne se sont pas associés aux sanctions, comme la Chine ou la Turquie.
De quoi plomber les affaires des fournisseurs de matériel médical allemands, comme B. Braun. Le groupe, présent en Russie depuis plus de vingt ans, et qui possède dans ce pays des points de vente et des sites de production, constate que les entreprises étrangères sont aujourd’hui fréquemment exclues des procédures de passation de marchés. “Quand il existe des fournisseurs locaux, les autres sont mis sur la touche”, observe Jörg Griesel, directeur régional de la division soins hospitaliers pour l’Europe du Nord-Est.
Mais la réaction du groupe n’est pas celle que l’on attendrait : au lieu de réduire la voilure en Russie, il prévoit au contraire d’y implanter de nouveaux sites de production. Si l’essentiel de la valeur ajoutée est créé sur place, ses produits seront (en théorie) considérés comme made in Russia.
Cette stratégie de l’apaisement est appelée “localisme” par les économistes. “C’est la méthode privilégiée aujourd’hui face aux dérives protectionnistes”, confirme Christian Rödl, directeur du cabinet de conseil Rödl & Partner à Nuremberg. “Ceux qui ont une usine sur place ont généralement moins de problèmes.”
Délocalisation. Certes, les entreprises florissantes s’implantent dans le monde entier depuis des années. Elles délocalisent pour profiter d’une main-d’oeuvre ou d’une énergie meilleur marché, pour compenser la fluctuation des devises, et surtout pour se rapprocher de la clientèle. Ce qui est nouveau, c’est le rôle prépondérant de la politique commerciale du pays dans le choix d’une implantation.
Staedtler suit le mouvement.
Axel Marx revient d’Équateur : “On y trouve un excellent bois pour la fabrication de nos crayons.” Au lieu de s’appuyer sur ses fournisseurs, comme il le faisait jusquelà, Axel Marx souhaite créer ses propres plantations et transformer la matière première lui-même dans une usine spécialisée.
Actuellement, il étudie l’opportunité d’implanter un site de production outre-Atlantique. Les États-Unis sont le premier marché de Staedtler. Voilà des années que le PDG caresse cette idée – conforté récemment par les déclarations de Donald Trump : “Cela nous permettrait de parer à toute éventualité.”
L’objectif est de faire face à la montée du protectionnisme. Reste à savoir si cela ne risque pas, un jour ou l’autre, d’avoir une incidence sur l’emploi en Allemagne. Le vieux débat des années 1990 sur le lieu d’implantation des entreprises serait alors relancé de plus belle.
SOURCE
DER SPIEGEL
Hambourg, Allemagne Hebdomadaire, 976000 ex.
www.spiegel.de
Un grand, très grand magazine d’enquêtes, lancé en 1947, agressivement indépendant, et qui a révélé plusieurs scandales politiques. Depuis sa création, le Spiegel a choisi la ligne du journalisme d’investigation et a déclaré la guerre à la corruption et à l’abus de pouvoir. Il est en général peu tendre avec la droite allemande.
Courrier Expat, le site pour tout savoir sur l’expatriation. Si vous vivez à l’étranger ou comptez vous y installer pour vos études, pour votre travail ou pour des raisons familiales, vous trouverez sur notre site toutes les infos, les conseils et les points de vue pour vous aider. Cette semaine, vous pourrez découvrir, par exemple, un reportage sur Belo Horizonte, cette ville qui est devenue une plaque tournante de l’innovation au Brésil, et les témoignages de Français vivant à l’étranger et qui pourtant ne se sentent pas du tout “expatriés”.
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir