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Qui prendra le Kremlin pour le centenaire d’Octobre ?

Courrier international—Mikhaïl Zoubov Publié le 28 décembre 2016 , —Moskovski Komsomolets Moscou
Trois représentants de sensibilités politiques différentes s’expriment sur la possibilité d’un nouveau mouvement révolutionnaire.
Les célébrations du centenaire de la Révolution russe vont ponctuer toute l’année 2017. Tables rondes, conférences, meetings, émissions télévisées et manifestations vont se succéder de février à novembre. Mais le souvenir ravivé de ces événements qui ont changé le monde il y a cent ans ne va-t-il pas soulever une nouvelle vague de protestations en Russie ? 2017 pourraitil connaître un remake des événements de 1917 ?
Guennadi Goudkov* : La révolution n’est pas forcément sanglante
L’évocation permanente de cette révolution du passé va bien sûr nous pousser à réfléchir à l’éventualité d’une révolution dans le futur. Cela va faire ressurgir la question de savoir si un peuple opprimé a le droit de renverser le pouvoir. Aujourd’hui, nous avons des dirigeants inamovibles, le droit de vote est limité car les candidats indépendants et populaires ne peuvent pas gagner, ni même participer aux élections. Et puisqu’il n’y a pas de mécanisme civilisé possible pour l’alternance, l’opportunité de changements révolutionnaires sera d’autant plus évoquée.
84 millions d’internautes mécontents
... La loi Iarovaïa de juillet 2016, qui a légalisé de nouveaux moyens de contrôle des réseaux sociaux dans le cadre de la lutte antiterroriste, a fait l’objet d’une pétition contre elle sur Change.org. À ce jour, elle a recueilli 620 000 signatures. Et beaucoup d’autres pétitions circulent. Qu’elles aient un caractère politique comme celle-ci, ou plus sociale, les pétitions restent “un des derniers leviers d’influence sur le pouvoir fédéral et local”, écrit le quotidien moscovite Kommersant. Et quand bien même elles n’atteignent pas leur objectif, “elles montrent au pouvoir et, ce qui n’est pas moins important, aux gens eux-mêmes que les mécontents sont nombreux”.
En 2016, on a compté 84 millions d’utilisateurs d’Internet en Russie, rapporte le titre. “Or l’aggravation de la crise économique, l’inamovibilité du pouvoir à tous les niveaux, la corruption généralisée dans les structures de l’État pénétrant désormais le domaine public par le truchement d’Internet font de ces 84 millions de personnes 84 millions de mécontents. Notre régime, se croyant protégé par la loi Iarovaïa, considère cette communauté virtuelle comme inoffensive, et n’a pas l’intention de prendre en compte son avis. Il a bien tort. La force et l’influence de la société civile virtuelle n’ont justement rien de virtuel. Et si une révolution doit éclater en 2017, elle commencera sur Internet.”
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SUCCÈS 2016 a été une année
SUCCÈS 2016 a été une année de “victoires” pour Vladimir Poutine. Dans la perspective de la présidentielle de 2018, il devra, au cours des six prochains mois, faire savoir s’il a l’intention de s’y présenter. “En attendant, commente l’hebdomadaire anglophone, il construit un système à sa main, car il veut être sûr que le régime lui restera loyal, même s’il décide de se retirer.”
Cependant, je ne pense pas qu’une révolution soit possible en 2017 : le pouvoir est largement assez solide pour tenir cette année. Mais à la fin de 2017, l’argent pourrait venir à manquer, et le pays serait alors en proie à la contestation sociale. La question du renversement de ce pouvoir ineffi cace qui promène le pays de crise en crise va se poser de plus en plus clairement. Tout dépendra alors dans quelle mesure le Kremlin aura perdu le sens des réalités. Dans le pire des cas, le système de gouvernance pourrait s’écrouler en quelques jours à peine. Mais personne au monde n’est capable de prédire quand cela pourrait se produire.
Les révolutionnaires les plus aguerris, à commencer par Lénine, n’ont pas su deviner quand elle aurait lieu et se sont laissé porter par le cours des événements. Il faut comprendre que ce ne sont pas les opposants et les maquisards qui font la révolution. La révolution relève des éléments, c’est un phénomène naturel. Elle n’est pas l’oeuvre de conspirateurs, de ceux qui écrivent des discours et mangent dans la main de Washington, mais de ceux qui occupent les palais impériaux et les résidences présidentielles. Ce sont leurs erreurs irréversibles qui font bouger les plaques tectoniques du pouvoir, de l’opinion publique, du mode de gouvernance et de la propriété. C’est pourquoi la révolution n’est pas nécessairement sanglante, ni armée. Elle peut être relativement pacifique, comme en février 1917 ou en août 1991. Il ne faut donc pas la diaboliser d’avance. Lorsque le pouvoir en place devient tellement ineffectif qu’il s’écroule, il est remplacé par un autre pouvoir.
* Un des organisateurs des marches des “citoyens en colère” en 2011-2012.
Maxime Souraïkine* : Les idées de gauche se diffusent dans la société
Nous allons vivre cette année sous l’étendard de la révolution, nous allons essayer de réveiller le peuple, nous croyons sincèrement qu’il va se lever et réclamer la justice et la renaissance du pouvoir soviétique. Au vu de la profonde crise sociale et politique et de la montée de la contestation, une révolution est théoriquement possible en 2017. Les idées de gauche se diffusent parmi les masses, et nous allons accélérer ce processus en espérant que le centenaire de la révolution d’Octobre deviendra le catalyseur de changements majeurs.
MK : Ne craignez-vous pas de la franchir la limite qui sépare la mobilisation pour la justice sociale de l’activité extrémiste ?
Les actions de protestation doivent être autorisées, non violentes et non armées. D’un autre côté, tout dépend de l’attitude du pouvoir. S’il se montre pacifique et respecte nos slogans, c’est une chose, mais s’il ne donne pas la possibilité au peuple d’exprimer son opinion, la révolte populaire peut alors prendre de l’ampleur et devenir incontrôlable. L’essentiel est que la contestation ne soit pas utilisée par la “cinquième colonne” aux fins de détruire le pays suivant le scénario de Kiev. Ce serait une catastrophe. Nous, nous sommes partisans d’une révolution sociale pacifique.
* Secrétaire général du parti Communistes de Russie [à ne pas confondre avec le Parti communiste]
Alexeï Makarkine* : Le rejet de la révolution fait l’objet d’un consensus
Les gens vont se rendre à une conférence scientifi que sur le centenaire, puis à une deuxième, une troisième, ils vont se remémorer le chemin parcouru par leurs ancêtres, s’organiser, puis les uns iront à l’assaut du Kremlin, d’autres à l’attaque des gares, de la télévision et du réseau mobile... Soyons sérieux : la célébration des anniversaires des révolutions russes n’a jamais provoqué de nouveaux épisodes révolutionnaires, au contraire. Aujourd’hui, dans l’esprit de l’écrasante majorité des gens, toutes classes sociales et sensibilités politiques confondues, la révolution c’est quelque chose de mal. L’héritier de Lénine Guennadi Ziouganov [leader du Parti communiste] dit que la Russie a épuisé son quota de révolution. Les libéraux agitent l’épouvantail de la révolution et donnent des conseils au pouvoir pour l’éviter. Les “citoyens en colère” ont vu le Maïdan de Kiev, ils ont pris peur et ont arrêté de s’agiter.
C’est pourquoi le débat sur la révolution sera fondé sur un consensus : nous n’en voulons plus. Car elle conduirait à un nouvel effondrement du pays, à une nouvelle famine, au banditisme et à la violence. Les retraités se plaignent que les retraites sont minuscules, que les prix montent, mais ils le reconnaissent : “Je peux tranquillement aller faire mes courses, je ne me ferai pas tuer dans la rue. Mais s’il y a une révolution, les magasins seront fermés, et je me ferai tuer.” C’est une citation issue d’un sondage que nous avons mené sur un échantillon réduit. La classe créative a peur que la révolution la laisse sans opportunités, sans Internet, sans distributeur de billets, qu’elle perturbe son mode de vie. Mieux vaut l’éviter, en somme. Si absolument personne n’en veut, la révolution ne peut pas advenir.
* Premier vice-président du Centre de technologie politique.
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir