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À la recherche d’un deuxième souffle

Courrier international—Vladislav Inozemtsev Publié le 14 décembre 2016 , —Gazeta.ru (extraits) Moscou
Malgré sa réélection annoncée en 2018, Vladimir Poutine n’envisage pas l’année à venir avec optimisme. Car les 20 % de la population russe qui constituent la locomotive du pays sont contre lui.
La vie politique en Russie au cours de l’année écoulée a été plutôt morne, mais c’est justement ce qui a révélé, à mon sens, l’évidente fatigue de tout l’édifice politique. Derrière une “nouvelle normalité” de façade se sont développés des processus qui ne manquent pas d’inquiéter la classe dirigeante.
Si, formellement, les élections législatives de septembre ont été un triomphe pour le parti Russie unie, cela n’a donné lieu à aucune effusion de joie. Si la victoire de Trump semblait faire rêver le Kremlin, elle n’a pas non plus été accueillie avec un enthousiasme particulier. Même la hausse du prix du pétrole n’a pu égayer les moroses prévisions économiques. Le discours annuel de Poutine à l’Assemblée fédérale fut le plus vague et le plus dénué d’ambition de sa carrière présidentielle.
Tout cela s’explique par l’effondrement des deux précédents “consensus poutiniens” et par une absence criante de projet – qui l’empêche d’en proposer un troisième à la société russe. Le premier consensus n’était pas seulement fondé sur le fameux troc “prospérité contre passivité politique”. Les choses étaient plus compliquées, car la scène politique comptait des forces hétérogènes qui représentaient différentes couches sociales, mais soutenaient dans l’ensemble la ligne du pouvoir.
Au cours des deux premiers mandats de Poutine, ce consensus s’est progressivement fissuré, même si un observateur non averti pouvait avoir l’impression qu’il se renforçait d’année en année. Je parlerais à son sujet de consensus rationnel puisque, d’un côté, ses partisans soutenaient délibérément le pouvoir pour répondre à leurs intérêts de base et, de l’autre, ce soutien en lui-même ressemblait à une totale approbation.
Vertige du succès. L’“opposition” ne subissait pas de répression destructrice, mais elle perdait automatiquement du terrain par le simple fait que les besoins des citoyens étaient satisfaits par le pouvoir. Ce consensus a été sérieusement mis à mal par la crise de 2008-2009 et la présidence de Medvedev : l’inefficacité du système est alors apparue au grand jour, faisant émerger des idées floues sur la possibilité de sa “modernisation” [mot d’ordre du mandat Medvedev], y compris par un changement de leader.
Avec le retour de Poutine au Kremlin en 2012, un nouvel ordre du jour devint nécessaire, et il fut trouvé avec l’appel à un sursaut impérialiste : annexion de la Crimée, doctrine du “monde russe”, ingérence plus active dans les affaires des pays limitrophes, mais aussi plus lointains.
J’appellerais cette phase “consensus émotionnel”, parce que, d’un côté, ses partisans comprenaient vaguement ce qui devait les rendre tellement fiers et ce qu’ils devaient attendre du pays, mais, de l’autre, quasi tout le monde était enchaîné à ce “vertige du succès”. Dans ces nouvelles conditions, on est parfois allé jusqu’à assimiler l’“opposition” à des ennemis du peuple, ce qui a poussé cette dernière à l’extrême périphérie du champ politique.
Entre-temps, durant les deux, trois dernières années, la société russe a beaucoup plus changé qu’on ne le pense. Les motifs “rationnels” de soutien du pouvoir ont disparu chez pratiquement tous les citoyens, habitués depuis des années à ne compter que sur eux-mêmes sans dépendre de l’aumône publique. La notion “émotionnelle” de pays qui “relève la tête” a perdu elle aussi de sa force à mesure que se révélait le rôle de la Crimée et qu’il devenait clair que ni dans le Donbass ni en Syrie il n’y aurait de victoires globales, l’engagement toujours plus important dans ces conflits n’apportant que des ennuis.
Poutine collectif. Si les prix du pétrole ne remontent pas sensiblement avant que les fonds de réserve ne soient épuisés, et si la “fraternisation” avec l’Europe et les États-Unis n’a pas lieu, les “consensus poutiniens” seront relégués au passé. La société se divisera entre une majorité inerte – plutôt que silencieuse – et une minorité individuellement active – plutôt que contestataire. La Russie deviendra, si ce n’est déjà fait, une société organisée économiquement et politiquement suivant le principe classique du “80/20”. La plupart des richesses y sont produites par une minorité qui détient le leadership de l’innovation, qui est bien plus ouverte sur le monde et entreprenante, qui élabore les nouvelles idées et les nouveaux concepts. Or cette minorité ne soutient pas Poutine, ni le régime qu’il a créé.
La dictature des militants
... “La dictature de la loi est la seule modalité de la dictature à laquelle nous sommes obligés de nous soumettre”, avait déclaré Vladimir Poutine en 2000, à peine élu président. Malheureusement, déplore le chroniqueur Mikhaïl Rostovski dans Moskovski Komsomolets, “en 2016, nous n’avons pas seulement subi la dictature de la loi, ni même celle de l’appareil d’État. Le pays s’est heurté à un nouveau phénomène : la dictature de l’opinion subjective, qui s’est manifestée par l’offensive musclée d’activistes de tous poils, imposant à la société leurs visions et leurs valeurs.” Toute l’année, on a pu assister à de nombreux coups de force de la part de hordes de militants patentés d’associations, généralement défenseurs de l’orthodoxie et des “moeurs nationales”, contre des personnes ou des événements – expositions, spectacles – qui n’avaient pas l’heur de leur plaire. Apparemment une aubaine pour le pouvoir, “qui peut désormais sous-traiter à la société civile la lutte contre l’opposition radicale”.
Le régime devrait se méfier, met en garde le titre. Car “en aucun cas il ne faut laisser s’emballer le processus de construction de la société civile. Le chaos gagnera partout, y compris au sein des structures du pouvoir.” Les pouvoirs publics ne doivent pas abdiquer le monopole de l’exercice légal de la violence, ni celui de la justice, sous peine de voir apparaître plusieurs “verticales du pouvoir”. Sauf à vouloir restaurer la féodalité.
SOURCE
GAZETA.RU Moscou, Russie www.gazeta.ru
Fondé en 1999, ce site plutôt libéral est devenu l’un des principaux médias électroniques généralistes russes. Il figurait en 2014 dans le top 5 des sites d’information les plus visités de l’Internet russe. Gazeta.ru couvre quotidiennement l’actualité russe et internationale. Son équipe de chroniqueurs, parmi les plus lus, a beaucoup fait pour sa réputation.
J’en suis convaincu : elle ne constitue pas une menace pour le pouvoir, comme l’ont cru certains en 2011 [année d’importants mouvements de contestation], elle évolue dans une réalité parallèle, elle est “déjà à Londres”, pour certains physiquement, pour d’autres mentalement. Ces gens ont cessé de faire partie de la Russie, uniquement parce qu’elle a cessé d’être elle-même et s’est transformée en un Poutine collectif. À mon sens, c’est précisément ce qui inquiète le plus le président aujourd’hui, et le rend si peu sûr de lui. Les sondages du Centre panrusse d’étude de l’opinion publique qui avancent un “soutien absolu” au président de la part des “80 %” ne réjouissent plus, car la réussite des sociétés contemporaines n’est plus déterminée par ces 4/5, mais par le 1/5 restant. Malgré les piètres résultats de l’opposition aux élections législatives, malgré le fait que Poutine sera triomphalement réélu à la présidentielle [prévue en 2018], il restera toujours le président des 80 % qui votent les yeux fermés, tandis que les autres 20 % ne lui accordent aucune confiance.
L’“ÉCONOMIE DU DÉSENCHANTEMENT” EST PLUS DANGEREUSE QUE LES SANCTIONS.
Le système qui se profile s’avère bien plus instable : nous avons tous vu les minorités actives renverser des régimes – de l’Égypte à l’Ukraine en passant par la Tunisie et le Donbass. Le président se cherche donc une nouvelle légitimité, que ses conseillers semblent vouloir asseoir à l’occasion du prochain scrutin présidentiel. Cependant, même dans le cadre d’une “démocratie dirigée”, 2018 va exiger des “ornements” qualitatifs terriblement difficiles à concevoir.
Durant l’été 2015, le pouvoir, redoutant une dégradation de la situation économique, a pour la première fois nourri de sérieuses inquiétudes quant aux élections à venir, et opté pour un scrutin anticipé, au cas où il perdrait le contrôle de la situation. Comme on sait, le pire a été évité, et la question principale semble désormais être celle de savoir qui pourra rivaliser avec Poutine aux prochaines élections. Les concurrents habituels, Guennadi Ziouganov [leader du Parti communiste] et Vladimir Jirinovski [ultranationaliste], ont l’âge de la retraite depuis longtemps, tandis que le centriste Igor Mironov et le démocrate Grigori Iavlinski ne sauraient prétendre qu’à de faibles pourcentages. De l’avis des politologues indépendants, Alexeï Navalny aurait pu être une bonne option, et il fut même pratiquement acquitté pour l’occasion. Mais le réalisme n’a pas tardé à triompher et ce candidat trop performant lors des municipales de Moscou de 2014 a été à nouveau appréhendé par la justice.
L’administration du président va continuer à élaborer de brillants scénarios pour la nouvelle campagne de Poutine, mais difficile d’imaginer une solution qui pourrait à la fois intéresser les 20 % de Russes coupés du pouvoir et ne pas porter un coup fatal à l’autorité du président. Donc, la société russe risque de rester durablement divisée entre sa majorité et sa minorité. En attendant, la question du rétablissement du consensus apparaît primordiale pour deux raisons. Premièrement, il n’est plus possible de négliger le développement économique, technologique, et culturel. Or il est également évident que la majorité bien votante ne crée rien de nouveau. L’“économie du désenchantement” est plus dangereuse que la baisse du prix du pétrole et les sanctions réunies. La fuite des cerveaux freine une modernisation nécessaire ; la transformation du moindre citoyen tolérant en ennemi du régime ne peut être considérée comme normale. La tentative de “nationalisation des élites” a surtout accéléré la “dénationalisation” des vraies élites. Or, sans elles, le développement du pays est impossible.
Deuxièmement, force est de constater que le pouvoir russe ne sait pas fonctionner autrement qu’avec un soutien total. Autrement dit, si le pouvoir ne rétablit pas un système de gouvernance basé sur le consensus avant 2018, la prochaine présidentielle ne fera qu’accentuer la fracture entre une majorité consentante et une minorité contestataire, et il n’y aura alors plus d’espoir pour un développement prospère du pays.
Y a-t-il une alternative possible à cette perspective ? Les gros partis poussiéreux de l’“opposition systémique” ont-ils la capacité de présenter de jeunes candidats ambitieux ? Peut-on imaginer que l’un de ceux qui traitent Poutine de “voleur et de criminel” devienne son principal rival ? Tous ces scénarios, même avec la récente annonce de la candidature d’Alexeï Navalny, semblent improbables, car même si dans chacun d’entre eux le président actuel était réélu, ce serait une victoire à la Pyrrhus. Le système ne peut laisser ses détracteurs s’en prendre à la figure sacrée de son créateur car, privé de son pilier, il ne pourra pas survivre. C’est pour cette raison que l’élite politique devrait, avant qu’il ne soit trop tard, tenter de regagner le soutien de ses opposants actuels, non pas dans les urnes, mais dans les intrigues de palais que la bureaucratie russe manie si bien.
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir