FRANCE

Foi de Fillon !

Courrier international—Stacy Meichtry et Francis X. Rocca Publié le 3 janvier
Le candidat des Républicains joue la carte de la religion pour rassembler les électeurs catholiques, estime ce journal américain. Une incongruité dans le pays de la laïcité.
—The Wall Street Journal (extraits) New York
C et été, pour la fête de l’Assomption, François Fillon s’est rendu à la messe de l’abbaye de Solesmes, un monastère bénédictin célèbre pour avoir survécu aux purges anticléricales de la Révolution française [l’abbaye a tout de même été fermée de 1791 à 1833]. Cette visite, quelques semaines à peine après l’assassinat du père Hamel, n’est pas passée inaperçue.
En France, la stricte séparation entre la sphère privée et la sphère publique en matière de religion, ce qu’on appelle la laïcité, est un pilier de l’identité nationale. Pourtant, une conjonction d’événements – de la légalisation du mariage homosexuel à la récente série d’attentats islamistes – a conduit de nombreux électeurs de droite à chercher refuge derrière le rempart de l’héritage chrétien de la France.
Le candidat Fillon a opportunément exploité cette situation. En professant sa foi en public, le sexagénaire cherche en effet à séduire cet électorat catholique devenu depuis peu un bloc électoral capable de peser sur la vie politique du pays.
La montée en puissance du vote catholique en dit long sur le malaise de l’Europe secouée récemment par une série de crises, de l’arrivée massive des migrants venus du Moyen-Orient à la montée des partis politiques qui remettent en question l’avenir de l’Union européenne (UE). Rappelons qu’il y a près de dix ans c’était la France qui était le fer de lance d’une campagne visant à supprimer toute référence aux racines chrétiennes de l’Europe dans la Constitution européenne.
Choix personnel. Aujourd’hui, l’UE est aux prises avec des mouvements nationalistes qui ont comme modèle de référence Vladimir Poutine, préférant son autoritarisme à l’indécision chronique du bloc économique. Fillon cultive d’ailleurs ses liens avec Poutine en critiquant les sanctions imposées à la Russie par l’UE à la suite de l’annexion forcée de la Crimée.
François Fillon a eu soin de conformer l’expression de sa foi aux exigences de la laïcité et a rappelé que son soutien aux enseignements de l’Église était un choix personnel, et non un impératif politique. Cependant, l’ancien Premier ministre est allé plus loin que nombre de ses pairs en réclamant que les religions puissent s’exprimer davantage dans le débat public. Quand “la nation s’interroge sur des questions fondamentales, ayant trait à la vie, à la mort, à l’idée que nous nous faisons de l’être humain, il importe que le point de vue des religions ne soit pas ignoré”, écrit-il dans le chapitre consacré à la foi de son livre Faire.
La montée en puissance du vote catholique en dit long sur le malaise de l’Europe.
La laïcité à la française est née au XVIIIe avec les Lumières et la Révolution. Codifiée dans la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État, elle limite la présence des symboles religieux dans les lieux publics et interdit l’instruction religieuse dans les écoles publiques. Destinée à restreindre l’influence de l’Église catholique, la loi a également permis de poser les bases d’un code de conduite à tenir en politique après la Seconde Guerre mondiale. Les catholiques français suivant l’exemple de leurs hommes d’État, de Charles de Gaulle à François Mitterrand, qui gardaient pour eux leurs opinions religieuses.
Toute référence publique à la foi devait rester discrète. Si en 1981 François Mitterrand posait pour sa campagne devant un paysage bucolique constitué d’un village et de son église – symbole de l’héritage chrétien du pays –, la croix en haut du clocher avait discrètement été effacée.
Mais depuis peu les catholiques, qui s’étaient éloignés de la vie politique par respect de la laïcité, se sont découvert des raisons de se faire entendre. L’élément déclencheur a été l’année 2013, quand le socialiste François Hollande a signé une loi autorisant le mariage de personnes de même sexe. À la grande surprise d’une partie du pays, des centaines de milliers de catholiques sont alors descendus dans la rue aux côtés de La Manif pour tous. “Tout ce qui définit l’identité de l’enfant et du couple était menacé – et nous avons été exclus du débat”, explique Christophe Billan, président de Sens commun.
Surfant sur cette vague protestataire, Christophe Billan a alors fondé, avec d’autres,un mouvement qui compte aujourd’hui 9 000 membres. Même s’il n’est pas offi- ciellement catholique, Sens commun a pour objectif de faire pression sur les députés au sujet des questions relevant des enseignements de l’Église. Les catholiques français ont désormais leur lobby.
Sens commun s’est trouvé un interlocuteur privilégié en la personne de François Fillon. Né dans la Sarthe, une zone rurale du nord-ouest de la France, il a été à l’école chez les jésuites, où il a appris son catéchisme. Il a voté contre la loi sur le mariage gay et accusé le gouvernement français de ne rien faire pour protéger les minorités chrétiennes en Syrie, en Irak et ailleurs au Moyen-Orient, en organisant une grande soirée de soutien aux chrétiens d’Orient en juin 2015.
Un an plus tard, Fillon a rencontré Christophe Billan pour lui demander de l’aider à battre Sarkozy et Juppé soutenus par la grosse machinerie des Républicains. Sens commun avait réussi à créer ce réseau de militants de base qui manquait à Fillon. Un mouvement très organisé, actif sur les réseaux sociaux et avec des sections locales partout dans le pays, capables de mobiliser les électeurs et de les conduire aux urnes.
Élan de sympathie. Quelques semaines plus tard, la France était frappée par deux attentats terroristes. Le premier à Nice le 14 juillet, jour symbole de l’unité nationale, qui a entraîné la mort de 86 personnes. Moins de deux semaines plus tard, le père Jacques Hamel, 85 ans, était sauvagement assassiné alors qu’il disait la messe dans une petite église de Normandie. Ce meurtre a suscité un élan de sympathie inédit à l’égard des catholiques. Des milliers de personnes, y compris François Fillon, se sont rendues à Notre-Dame de Paris pour assister à la messe en hommage au prêtre assassiné.
En août, Fillon a organisé un rassemblement à Sablé-sur-Sarthe, lors duquel il a mis en garde ses sympathisants contre les dangers d’une France qui aurait “honte” de son histoire, et, après avoir rappelé à la foule qu’il était récemment allé à la messe pour la fête de l’Assomption à l’abbaye de Solesmes toute proche, il a déclaré : “Mille ans d’histoire ! Comment ne pas ressentir la force, la puissance, la profondeur de ce passé qui nous a forgés et qui nous donne les clés de notre avenir ?”
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir