ASIE

“Abolissons la loi sur le blasphème !”

Courrier internationaljeudi 12 janvier 2017
Au moment où deux affaires de blasphèmes font l’actualité,
—Tempo Jakarta
La police a tous les éléments pour inculper Rizieq Syihab, chef du Front de défense de l’islam, pour blasphème. L’enregistrement de son prêche dans lequel il ridiculise le Credo des chrétiens, qui croient que Jésus serait né du ventre d’une femme vierge, circule sur les réseaux sociaux. [L’imam de ce mouvement radical a déclaré le jour de Noël : “Si Jésus est le fils de Dieu, qui donc est la sage-femme ?”] Il est ainsi facile de se procurer la preuve. Toutefois, poursuivre une personne pour blasphème est totalement absurde et obsolète. On court le risque de dresser les différentes communautés religieuses les unes contre les autres.
Oppression. La tendance à rapporter toute parole jugée blasphématoire à la police ne fait qu’aviver les frictions interreligieuses. Aujourd’hui, c’est l’Alliance des étudiants catholiques de la République indonésienne qui accuse cet imam d’insulte à la religion catholique. Il y a quelques semaines, des groupes musulmans, dont le Front de défense de l’islam, ont accusé le gouverneur du Grand Jakarta, Basuki Tjahaja Purnama [dit “Ahok”], d’avoir insulté l’islam dans un discours, fin septembre 2016. [Des manifestations organisées par le Front de défense de l’islam ont rassemblé plusieurs dizaines de milliers de personnes dans la capitale en novembre, pour demander sa condamnation.] Qui seront les prochains dévots à se sentir offensés par les paroles de croyants “ennemis” ?
Rizieq comme Ahok sont accusés d’avoir violé les articles 156 et 156-a du Code pénal. Ces deux articles sont tellement “élastiques” qu’ils ont depuis toujours été utilisés par les plus puissants pour opprimer les plus faibles.
C’est pourquoi l’ensemble des chefs spirituels de toutes les religions devraient faire preuve de retenue et ne jamais avoir recours à ces articles pour quelque raison que ce soit. Quant à la police, elle ferait bien de ne pas poursuivre Rizieq, et la cour de justice de libérer Ahok. [Le procès du gouverneur est entré dans sa troisième semaine. Il risque cinq ans de prison.] Il faut arrêter ce cycle de haine.
La meilleure façon d’agir serait de supprimer ces articles du Code pénal. Nous comptons sur le rôle de l’État, représenté par le gouvernement et le Parlement. Il faut avoir le courage de reconnaître que ce texte, supposé protéger les croyants, est devenu aujourd’hui un instrument de dissension. Cette loi contre la diffamation et l’insulte pousse de fait les divers groupes religieux à épingler les moindres provocations des croyants des autres religions en usant du bras de l’État.
Fanatiques. Ce délit de blasphème a une longue et sombre histoire. Ces deux articles, qui se prêtent à une multitude d’interprétations, ont été introduits dans notre pays en 1965 [lors du coup d’État du général Suharto]. Utilisés telle une massue pour écraser les minorités religieuses, ils ont aussi été manipulés pour servir des intérêts politiques. Non seulement ils menacent la liberté de penser, mais ils sont aussi souvent instrumentalisés pour conforter les courants fanatiques [minoritaires] au détriment des groupes religieux dominants.
Selon les recherches conduites en 2014 par le Pew Research Center, il y a deux ans, seuls 26 % des pays dans le monde appliquaient encore la loi sur le blasphème. La plupart se trouvent au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. L’Indonésie a ratifié la déclaration des Nations unies sur les droits civils et politiques en 2005, sous la présidence de Susilo Bambang Yudhoyono. Nous n’avons plus aucune raison d’imposer de tels articles dans notre système juridique. En tant que pays démocratique, nous avons le devoir de défendre les droits civils, y compris la liberté d’exprimer des critiques et des opinions envers n’importe quelle religion. Ce qu’il faut sanctionner au contraire, ce sont tous les actes anarchistes qui incitent à la haine. Exprimer des pensées ou des opinions différentes sur les religions n’est pas un crime. Il est temps d’abolir au plus vite ce délit de blasphème.—
26 % des pays du monde appliquent une loi sur le blasphème.
Publié le 2 janvier
UN MAIRE CIBLÉ
Septembre 2012 — Basuki Tjahja Purnama, dit “Ahok”, est élu comme vice-maire de Jakarta aux côtés de Joko Widodo. Durant la campagne, des musulmans fanatiques, notamment des membres du Front de défense de l’islam l’attaquent de façon haineuse, lui reprochant son identité doublement minoritaire de Chinois et de chrétien. Novembre 2014 — Ahok succède à Joko Widodo à la mairie de Jakarta après l’élection de ce dernier à la présidence.
Septembre 2016 — Ses détracteurs prennent pour prétexte une phrase de l’un de ses discours évoquant un verset du Coran pour l’accuser de blasphème contre l’islam. Il vient de déclarer sa candidature aux élections municipales de Jakarta prévues pour février 2017.
4 novembre 2016 — Des dizaines de milliers de manifestants envahissent les rues de la capitale et exigent son inculpation. Pour calmer l’escalade de la violence, le président, Joko Widodo, promet qu’il sera jugé. 13 décembre 2016 — Début de son procès pour blasphème. Ahok se défend avec véhémence d’avoir voulu insulter le Coran. Son procès devrait durer deux ou trois mois.
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir