AFRIQUE

La guerre de l’ombre des Américains

Courrier international—Marc Mazzetti et Jeffrey Gettleman et Eric Smitt Publié le 16 octobre 2016
Au cours de l’année 2016, les États-Unis ont intensifié les frappes ciblées et les actions contre les milices islamistes somaliennes. Une intervention à haut risque, explique
—The New York Times New York
La guerre clandestine que mènent les États-Unis contre les islamistes en Somalie s’intensifie depuis un an. Les opérations associent forces spéciales, frappes aériennes, sociétés privées et alliés africains. Des centaines de soldats américains circulent entre des bases improvisées. Les États-Unis n’ont jamais eu une telle présence militaire dans le pays depuis qu’ils s’en sont retirés après la première bataille de Mogadiscio, en 1993.
La “campagne de Somalie”, pour reprendre les termes des autorités américaines et africaines ainsi que des observateurs internationaux, a notamment pour objectif d’éviter la répétition de cette débâcle, dans laquelle 18 soldats américains ont trouvé la mort. Elle comporte cependant des risques énormes – victimes américaines, frappes aériennes ratées tuant des civils.
La campagne de Somalie est un modèle de guerre approuvé par le président Obama et il sera transmis à son successeur. C’est un modèle que les États-Unis emploient désormais souvent au Moyen-Orient et en Afrique du Nord – de la Syrie à la Libye – malgré l’aversion déclarée du président Obama pour la présence de troupes sur le terrain dans les zones de guerre du monde. Rien que cette année, les États-Unis ont mené des frappes aériennes dans sept pays et des opérations spéciales dans beaucoup d’autres.
Selon des responsables américains, la Maison-Blanche a discrètement élargi l’autorité du président pour l’usage de la force en Somalie en autorisant les frappes aériennes destinées à protéger les troupes américaines et africaines qui combattent Al-Chabab, un groupe djihadiste basé en Somalie qui a fait allégeance à Al-Qaida. Dans ses déclarations publiques, le Pentagone qualifie parfois ces opérations de “frappes défensives”, même si certains analystes considèrent cette justification comme une prophétie autoréalisatrice. Ce n’est en effet que parce que les forces américaines sont déployées sur les fronts somaliens qu’elles sont directement menacées par Al-Chabab.
L’organisation s’est faite plus audacieuse et plus rusée. Elle a attaqué des bâtiments de la police, fait sauter des restaurants, tué des généraux somaliens et attaqué des bases fortifiées des troupes de l’Union africaine. En janvier, les chebabs ont tué plus de 100 soldats kényans et sont repartis avec leurs camions et leurs armes.
C’est cette organisation qui a attaqué le centre commercial Westgate de Nairobi en 2013,attaque qui a fait 60 morts et plus de 175 blessés. Elle s’est lancée récemment dans des formes plus sophistiquées de terrorisme. Elle a par exemple failli abattre un avion de ligne somalien en février avec une bombe dissimulée dans un ordinateur portable.
Les forces spéciales présentes en Somalie comptent de 200 à 300 hommes, qui mènent plus d’une demi-douzaine de raids par mois en collaboration avec des soldats somaliens ou originaires d’autres pays d’Afrique, Kenya et Ouganda entre autres, selon les autorités militaires américaines. Ces opérations associent actions au sol et frappes de drones.
150 chebabs tués. La Seal Team 6, une unité secrète rattachée à la marine américaine, est fortement impliquée dans nombre d’entre elles. Une fois qu’une opération sur le terrain est terminée, les prisonniers sont souvent interrogés par les soldats américains dans un centre temporaire – il y en a par exemple un dans le Pount, région du nordest du pays – avant d’être transférés dans des prisons somaliennes plus permanentes, expliquent les autorités militaires américaines.
Le Pentagone ne signale qu’une petite partie de ces opérations, mais même les informations communiquées au public témoignent d’un accroissement notable de leur nombre cette année. Le Pentagone a annoncé 13 raids au sol et frappes aériennes pour 2016 – parmi lesquels trois en septembre – contre cinq en 2015, selon New America, un groupe de réflexion de Washington, qui précise que ces frappes ont tué 25 civils et 200 islamistes présumés.
Leur bilan est mitigé. En mars, un raid aérien a tué plus de 150 chebabs pendant une “cérémonie de remise de diplômes”, pour reprendre les termes des autorités militaires. C’est l’une des frappes aériennes américaines les plus mortelles de ces dernières années, tous pays confondus. En septembre, en revanche, une frappe a tué plus d’une dizaine de soldats somaliens, qui étaient les alliés des Américains dans la lutte contre les chebabs. Scandalisées, les autorités somaliennes ont déclaré que les Américains avaient été trompés par un clan rival qui leur avait fourni de mauvais renseignements –ceci montre bien la difficulté de mener une guerre de l’ombre en Somalie. Le secrétaire de la Défense, Ashton B. Carter, a annoncé que le Pentagone avait lancé une enquête.
Pour certains experts, l’accroissement de la présence américaine en Somalie va inévitablement provoquer une escalade de la campagne aérienne. “Il est clair que l’appui au sol apporté par les Américains aux forces de sécurité somaliennes et aux soldats de la paix de l’Union africaines’est accru cette année, déclare Ken Menkhaus, un spécialiste de la Somalie du Davidson College. Il est donc fort probable qu’on aura périodiquement des conseillers américains sur des positions où Al-Chabab est sur le point de lancer une attaque.”
Peter Cook, le porte-parole du département de la Défense, écrit dans un courriel : “La collaboration entre le département de la Défense, l’armée nationale somalienne et les forces de l’Amisom [Mission de l’Union africaine en Somalie] de Djibouti, d’Éthiopie, du Kenya, d’Ouganda et du Burundi, qui opèrent en Somalie, est solide. On augmente constamment la pression exercée sur Al-Chabab.”
Menace imminente. Le langage administratif employé dans les notifications sur les conflits américains à l’étranger que M. Obama envoie tous les six mois au Congrès reflète l’escalade de la guerre. Le passage relatif à la Somalie, dans la notification de juin 2015, est laconique. Il se contente de dire que les troupes américaines “s’emploient à contrer la menace terroriste constituée par Al-Qaida et les éléments d’Al-Chabab qui lui sont associés”.
En juin 2016, cependant, le président explique au Congrès que les États-Unis sont engagés dans une mission de plus grande ampleur. Outre la traque des membres d’Al- Qaida et d’Al-Chabab, les soldats américains sont en Somalie “pour prêter conseil et assistance aux forces antiterroristes régionales, parmi lesquelles l’armée nationale somalienne et les forces de la Mission de l’Union africaine en Somalie (Amisom)”.
Des frappes aériennes américaines, poursuit la notification, ont été menées pour défendre les forces africaines, et l’une d’elles parce que les chebabs “constituaient une menace imminente pour les forces américaines et celles de l’Amisom”. Les marines et une société privée sont en train de mettre sur pied une unité somalienne destinée à combattre les chebabs dans tout le pays. L’entraînement se déroule sur une ancienne base de chasseurs russes à Baledogle, à un peu plus de 100 kilomètres de Mogadiscio.
Cette unité s’appelle “Danab”, ce qui signifie “éclair” en somali, et ses membres sont recrutés par Bancroft Global Development, une société de Washington qui entraîne depuis des années les troupes de l’Union africaine à la demande du département d’État et participe aux opérations militaires en Somalie. Michael Stock, son fondateur, explique que les recrues de Danab reçoivent une formation initiale à Mogadiscio avant d’être envoyées à Baledogle, où elles suivent un entraînement de plusieurs mois sous la direction des marines. Les conseillers de Bancroft les accompagnent ensuite en mission.
L’objectif, c’est de créer une petite unité somalienne capable de lutter contre les chebabs, ajoutet- il. Il s’agit de ne pas reproduire les erreurs commises en Afghanistan et en Irak, où les Américains ont dépensé des millions de dollars pour mettre sur pied de grandes armées.
Il s’agit de ne pas reproduire les erreurs commises en Afghanistan et en Irak.
Les autorités américaines et leurs partenaires internationaux songent cependant à étendre ce programme à des milliers d’hommes, de façon qu’ils protègent le pays quand les forces de l’Union africaine en partiront. D’après le général Kurt L. Sonntag, qui commande les forces armées des États-Unis pour la corne de l’Afrique depuis Djibouti, la seule base permanente américaine d’Afrique, ce projet accroîtrait et améliorerait les forces de sécurité nationales somaliennes, c’està- dire notamment l’armée, la garde nationale et la police nationale. “On est en train d’évaluer les effectifs requis”, ajoute-t-il. Ils doivent être suffisamment étoffés pour protéger la population mais “abordables et supportables à long terme pour le budget national somalien”.
D’après les experts indépendants et les organisations d’aide, l’armée somalienne est toujours mal formée, mal payée et mal équipée, et à des années de pouvoir réunir les milices régionales en une armée unique.
Les décideurs politiques américains avaient évité de s’impliquer directement en Somalie après la première bataille de Mogadiscio, mais, après les attentats du 11 septembre 2001, les forces spéciales et la CIA se sont mises à payer les seigneurs de la guerre locaux pour traquer les agents d’Al-Qaida.
En 2006, les États-Unis ont discrètement soutenu les troupes éthiopiennes qui envahissaient le pays pour renverser le mouvement islamiste qui avait pris le contrôle de Mogadiscio. La brutalité des soldats éthiopiens a toutefois poussé une partie de la population vers un mouvement insurgé appelé Al-Chabab, c’est-à-dire “la jeunesse”.
L’armée somalienne est toujours mal formée, mal payée et mal équipée.
Les États-Unis se sont impliqués par intermittence en Somalie dans les années qui ont suivi, jusqu’à ce que l’attentat du Westgate concentre à nouveau leur attention sur la menace que constitue Al-Chabab en dehors du pays. Cette organisation contrôle toujours des milliers de kilomètres carrés de territoire en Somalie. D’après un étudiant somalien qui va et vient dans les zones tenues par les chebabs, ceux-ci sont de plus en plus méfiants, voire paranoïaques, et vérifient téléphones, appareils photo, ordinateurs et documents de toute personne passant par leur territoire ; ils sont constamment sur leurs gardes et à l’affût d’une autre attaque américaine. Les combattants sont de plus en plus jeunes, ajoute-t-il : la plupart d’entre eux ont moins de 25 ans et certains ont à peine 10 ans.
Selon la police américaine, la bombe qui a failli abattre l’avion de ligne en février avait probablement été fabriquée par un Yéménite, qui a sans doute construit d’autres ordinateurs portables piégés en Somalie. Les clichés du contrôle aux rayons X effectué à l’aéroport montrent l’explosif tassé dans un coin de l’ordinateur, à côté d’une pile de 9 volts. D’après plusieurs spécialistes, il est évident qu’il s’agissait d’une bombe, et il est possible que les responsables de la sécurité de l’aéroport de Mogadiscio l’aient volontairement laissé passer.
La bombe a explosé quinze minutes après le décollage, fait un trou dans le fuselage et tué l’homme soupçonné de l’avoir apportée. Le pilote a cependant pu atterrir sans encombre. Selon les experts, si la bombe avait explosé quelques minutes plus tard, au moment où la cabine était pleinement pressurisée, le fuselage aurait sans doute volé en éclats et les 80 personnes qui étaient à bord auraient été tuées.
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir