MOYEN-ORIENT

Le crépuscule du maréchal Sissi

Courrier international—Amr Khalifa Publié le 5 janvier
Les échecs politiques et économiques, ainsi qu’une répression sans précédent, ont fait chuter la popularité du président égyptien. Certains n’hésitent pas à prédire la fin de son règne pour 2017.
—Middle East Eye (extraits) Londres
En général, chaque début d’année s’accompagne d’espoir. Mais en Égypte l’espoir, depuis qu’Abdelfattah Al-Sissi s’est emparé du pouvoir [2014], est devenu une denrée rare. Beaucoup n’en sont même plus à se demander s’il doit partir : ils s’interrogent seulement sur le moment où cela se produira, sur la façon dont cela arrivera, et sur le nom de celui qui le remplacera.
Il y a quelques jours, je bavardais avec un ami, et il est vite apparu évident que cette absence d’espoir – et la colère croissante qui l’accompagne – est devenue notre nouvelle norme. “Il y a trois ans nous avons acheté un lave-linge pour 3 500 livres égyptiennes (184 euros), me racontait mon interlocuteur. J’ai vu hier ce même lave-linge envente à 17 000 livres (890 euros).” Une terrible prédiction circule pour 2017 : sans changements politiques et économiques significatifs et quasi immédiats, il y a peu de chances que Sissi termine l’année à son poste. Et on peut affirmer sans risque d’erreur que ses échecs initiaux ont été le résultat d’une mentalité militaire qui réagit à tout ce qui se met en travers de son chemin comme un marteau devant un clou : en tapant dessus. Peu importe que ces “clous” soient de pacifiques citoyensfavorables au parti islamiste, des militants aux penchants révolutionnaires, des intellectuels, des journalistes ou autres, il semble que Sissi a décidé que sa voix était la seule que les Égyptiens devaient entendre.
Bien qu’il soit clairement établi qu’il faisait partie de la poignée de responsables qui ont déclenché le massacre de la place Rabia [au Caire, en août 2013, lors de l’évacuation d’un sit-in des Frères musulmans], dans lequel plus d’un millier de personnes ont trouvé la mort, il n’a eu aucune difficulté à devenir président. Le sentiment général était qu’il allait débarrasser l’Égypte des Frères musulmans, et que cela suffisait à légitimer sa prétention à la présidence. Mais réprimer d’une poigne de fer un groupe politique est une chose, résoudre le problème d’un pays en voie d’implosion en est une autre.
Prédateur. Peu après l’incarcération systématique de plus de 60 000 personnes coupables d’opinions politiques jugées gênantes par le régime, il est apparu que faire taire les Égyptiens exigeait de s’attaquer aussi aux ONG et aux médias en général. Et Sissi continue de marteler que les journalistes égyptiens jouissent d’une liberté sans équivalent. “Je ne voudrais pas exagérer, déclarait-il en septembre 2015, alors que c’est précisément ce qu’il faisait, en Égypte nous avons une liberté d’expression sans précédent.” Pourtant, tous les faits contredisent ces affirmations. Reporters sans frontières a qualifi é le président égyptien de “prédateur de la liberté de la presse”.
L’ère Sissi a été aussi marquée par le cuisant échec du président en matière économique, échec encore aggravé par sa mauvaise gestion de nombreuses relations avec l’étranger, notamment avec les pays du Golfe, qui ont progressivement perdu toute confiance dans son leadership déficient. Le calamiteux investissement dans le canal de Suez [élargissement du canal entrepris en 2014 et 2015] en est une parfaite illustration.
Le projet a coûté 8,5 milliards de dollars, et après tous ces travaux le trafic des navires payant leur passage n’a augmenté que de 0,0033 %. Si les journalistes égyptiens avaient été libres d’enquêter et d’informer leurs lecteurs avant que le projet ne soit réalisé, peut-être disposerions-nous, en ces temps de crise économique aiguë, d’une cagnotte extrêmement bienvenue de 8,5 milliards de dollars en devises.
Faire taire les Égyptiens exigeait de s’attaquer aux ONG et aux médias.
Beaucoup de ceux qui soutenaient autrefois Sissi dans les pays du Golfe, ainsi que dans l’élite des affaires et les classes moyennes supérieures égyptiennes – sans oublier les 27 millions d’Égyptiens déshérités, dont beaucoup de membres de la communauté copte –, ont le sentiment qu’il a failli à sa tâche, et ils sont de plus en plus nombreux à lui tourner le dos. “Je ne sais pas comment 2016 s’est passé pour vous, mais pour moi l’année a été affreuse”, a tweeté même le multimilliardaire égyptien Naguib Sawiris fin décembre. Depuis la dévaluation de la livre égyptienne [le 3 novembre dernier], mesure dont le FMI avait fait la condition préalable de son prêt de 12 milliards de dollars, les prix ont explosé.
L’inflation dépasse 20 %. Dans les conversations que j’ai eues au mois de novembre avec plusieurs analystes, il se dégageait deux prédictions qui faisaient généralement l’unanimité : les prix allaient monter en flèche et, par voie de conséquence, les filets de sécurité sociaux prendraient une importance considérable. Aujourd’hui, l’inflation dépasse 20 %, et aucun véritable filet de sécurité social n’a été mis en place.
Les choses ont rapidement régressé, au point que lors d’une récente conversation par Skype j’ai remarqué que mon interlocutrice cairote était emmitouflée dans un gros pull et enroulée dans une couverture. Je savais qu’il faisait froid au Caire, aussi ai-je demandé à cette personne pourquoi elle n’allumait pas son chauffage. Sa réponse fut éloquente : “Sais-tu de combien les tarifs de l’électricité ont augmenté ?” Lorsque la plupart des Égyptiens auront faim et froid et qu’ils seront emportés par la colère, aucun calcul politique ni aucune mesure de sécurité ne seront capables d’endiguer l’inévitable raz-de-marée.
L’incapacité de Sissi à diriger le pays autrement qu’en militaire est un élément supplémentaire qui hâtera sa fin politique. Alors qu’il savait pertinemment que son pays s’enfonçait rapidement dans des difficultés économiques sans précédent, le président n’a pas hésité, en 2015, à faire de l’Égypte le deuxième acheteur d’armes du monde après le Qatar, avec des dépenses de près de 12 milliards de dollars.
Malgré la pénurie, le gouvernement dépense des milliards pour acheter des armes.
Alors que les Égyptiens ont aujourd’hui du mal à acheter du riz, du sucre et de l’huile en raison de la hausse des prix et de la pénurie des denrées alimentaires, comment peut-on éviter une explosion de colère quand chaque citoyen sait que le gouvernement dépense des milliards pour acheter des armes ? Des armes qui, selon toute probabilité, serviront à la répression.
La politique et la rétention du pouvoir sont un Rubik’s Cube de construction d’alliances et de relations. Mais ce président n’a pas retenu la leçon. L’année qui vient se chargera de la lui rappeler. Sitôt que certaines personnes clés dans la hiérarchie policière ou militaire commenceront à comprendre que sa présidence va à l’encontre de leurs intérêts, Sissi sera renvoyé aux poubelles de l’histoire. Bien entendu, nul ne peut prévoir la date précise à laquelle il sera chassé du pouvoir. Une chose en tout cas est certaine : au lieu de tenter de corriger une myriade d’erreurs de gouvernance, Sissi, avec sa politique du pire, ne cesse de se rapprocher du précipice.
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir