EUROPE

À quoi joue Orbán avec la minorité hongroise ?

Courrier international—András Iván, Tamás Német Publié le 11 décembre 2016 , —Index.hu Budapest
Le parti unitaire de la minorité hongroise a obtenu 6,5 % des voix aux législatives roumaines du 11 décembre. Il doit son score au soutien plus qu’appuyé de Budapest.
En moins de quatre ans, la relation entre le parti Fidesz, au pouvoir à Budapest, et la principale formation politique magyare de Roumanie a opéré un virage à 180 degrés. Lors des législatives roumaines de 2012, le parti au pouvoir à Budapest combattait énergiquement l’Union démocrate des Magyars de Roumanie (RMDSZ). Aujourd’hui, ces mêmes conservateurs l’appuient sans réserve, et Viktor Orbán a même fait campagne aux côtés de son patron, Kelemen Hunor.
Traditionnellement, l’opposition hongroise encourageait l’intégration de la RMDSZ dans la vie politique roumaine en dépit des quelques revendications autonomistes se manifestant çà et là. La Fidesz, quant à elle, défendait les velléités sécessionnistes des Magyars de Transylvanie. De 1998 à 2002, le premier cabinet Orbán a souhaité vampiriser la RMDSZ en appuyant ouvertement le pasteur László Tokés, figure tutélaire de la minorité et l’un des éléments déclencheurs de la révolution roumaine de 1989, qui défendait l’établissement d’un gouvernement et d’un parlement propres aux Hongrois de Transylvanie.
Par la suite, la division des cadres de la Fidesz en plusieurs formations a brouillé les pistes, mais la tension s’est tassée grâce au pacte de non-agression conclu avec la RMDSZ. La campagne extrêmement active de 2016 dépasse allègrement ce gentleman’s agreement. Comparativement à 2012, l’engagement est plus fort, plus unitaire. La conférence de presse commune d’Orbán et Hunor le 8 décembre a sublimé ce rapprochement entre la Fidesz et la RMDSZ. Ce jour-là, à Satu Mare, Orbán a invité les Magyars à voter en masse pour ne pas “se laisser dominer”. Selon lui, une forte représentation parlementaire contribue à intensifier le pouvoir de la communauté. De nombreuses personnalités de la Fidesz se sont jetées dans le bain sans la moindre hésitation.
D’après le sociologue Tamas Kiss, spécialiste des minorités à l’Institut national d’études de Cluj, il n’est pas inconcevable que la Fidesz concentre ses forces et ses fonds sur la Transylvanie et la RMDSZ, quitte à défavoriser la Transcarpatie et la Voïvodine [anciens territoires hongrois, comme la Transylvanie, avant le traité de Trianon (juin 1920), aujourd’hui situés en Ukraine et en Serbie]. Connivence relativement risquée vu les accusations de corruption visant régulièrement la RMDSZ.
Pour la bataille de 2016, le discours de la RMDSZ s’est articulé autour de deux axes : 1) agiter les dangers pesant sur les droits de la communauté magyarophone et les organisations la représentant ; 2) surfer sur l’affrontement entre la Transylvanie et Bucarest, en insistant sur le fait que la Roumanie vivrait au crochet des impôts prélevés auprès des habitants de la région, l’une des plus prospères du territoire. Les considérations ethniques guident la majorité des électeurs magyars, et la RMDSZ exploite cette carte.
Relations glaciales. L’ancien président roumain Traian Basescu et son nationalisme radical sont les pires adversaires du particularisme de la RMDSZ. S’étant éloigné de la vie politique à la fin de son second mandat, en 2014, le désormais numéro un du Mouvement populaire [5,5 % des suffrages lors du scrutin du 11 décembre] veut à la fois réunir la Roumanie et la Moldavie (les chances sont assez minces) et s’attaquer aux coups de griffe de la minorité magyare et de l’encombrant voisin hongrois. À titre d’exemple, le ministre hongrois des Affaires étrangères, Péter Szijjártó, a interdit à ses diplomates de participer aux célébrations de la fête nationale roumaine, le 1er décembre.
Un passé qui passe difficilement
... Pour les ultranationalistes hongrois, le 4 juin 1920 personnifie le deuil. Celui d’une Grande Hongrie amputée des deux tiers de son territoire par le traité de Trianon, dont la Transylvanie, où se concentre la minorité magyarophone de Roumanie (1,2 million de personnes, voir carte ci-contre). La frontière actuelle, tracée par le géographe Emmanuel de Martonne, a néanmoins été bouleversée deux fois. Épaulé par l’Allemagne hitlérienne, l’amiral Horthy récupéra le nord de la Transylvanie lors du second arbitrage de Vienne (août 1940). Le territoire fut ensuite rétrocédé à la Roumanie à la fin de la guerre. De 1952 à 1968, une province autonome correspondant au Pays sicule permet aux Magyars d’avoir leurs propres institutions (écoles, sociétés, facultés) sous le communisme, supprimées par Ceausescu. Galvanisés par le rétablissement de la démocratie en 1989, les Hongrois de Roumanie réaffirment peu à peu leur identité culturelle et se lancent dans l’arène politique par l’intermédiaire de l’Union démocrate des Magyars de Roumanie (RMDSZ), fondée au lendemain de l’exécution du Conducator.
La diplomatie hongroise n’avait jamais fait un tel esclandre ni boycotté les festivités jusqu’à présent, d’où l’incompréhension de Bucarest. Durant sa campagne, Basescu promettait l’expulsion de l’ambassadeur magyar en Roumanie et le rappel de l’émissaire roumain en poste à Budapest. Le gouvernement hongrois a riposté en déclarant que les relations magyaro-roumaines étaient glaciales, qu’elles avaient vraiment empiré depuis 2012 et que leur gouvernement n’avait rien à voir dans cette affaire.
La dégradation du couple date d’il y a environ cinq ans. À cette époque, le partenariat Budapest-Bucarest battait son plein. Orbán et Basescu souriaient ensemble au forum de Baile Tusnad [festival réunissant de nombreux jeunes et des élus divers issus des deux pays], alors que les liens étaient compliqués avec la Slovaquie. Les choses ont changé du tout au tout. La proximité d’Orbán avec le Premier ministre slovaque Robert Fico atteint des sommets, et l’entente magyaro- roumaine se détériore rapidement.
Les raisons tactiques de ce retournement brutal ont émergé de part et d’autre. La rugosité roumaine à l’égard des Hongrois compte de nombreux antécédents historiques et a été régulièrement instrumentalisée à des fins politiques. La majorité des Roumains est irritée par l’utilisation officielle ou publique de la langue magyare, bien que les deux tiers d’entre eux acceptent la double citoyenneté.
Si l’on regarde le tableau actuel, les deux pays avancent dans des directions opposées. Orbán est devenu une figure de l’antimondialisation frontalement opposée aux décisions de Bruxelles et de l’Union européenne. La Roumanie, elle, entretient une amitié indéfectible avec les États-Unis au nom de ses intérêts géostratégiques locaux et incarne l’une des plus redoutables voix antirusses de l’exbloc communiste.
La question principale, estime Tamas Kiss, est de savoir jusqu’à quel point Trump va mettre en oeuvre l’isolationnisme qu’il a tant claironné. S’il tient sa promesse, la Roumanie verra son poids considérablement réduit en Europe de l’Est. Un tel basculement avantagerait indéniablement Orbán, qui revendique sa trumpophilie.
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir