CONTROVERSE

LA RUSSIE A-T-ELLE LES MOYENS D’ÊTRE UNE SUPERPUISSANCE ?

Courrier international—Piotr Akopov Publié le 31 décembre 2016 , —Vzgliad (extraits) Moscou
OUI Tout va bien, merci !
Pour la Russie, 2017 sera avant tout l’année du centenaire, mais de quel centenaire ? Celui de la révolution, de la discorde, de la chute de l’Empire russe ? Il n’y a pas d’unanimité quant à l’appréciation des événements de 1917. On peut dire, en exagérant à peine, que de nos jours la majorité des gens regrettent le renversement du tsar du printemps ou saluent la victoire bolchevique de l’automne de la même année. Et ce sont peu ou prou les mêmes personnes, car ce n’est pas si paradoxal.
Une perception juste du déroulement de la catastrophe de 1917 a enfin fait son chemin dans la conscience collective russe : Lénine a renversé ceux qui ont renversé le tsar. Dans la période soviétique, de fait, on disait que les bolcheviques avaient renversé le tsar parce que les neuf mois du gouvernement provisoire [de février à octobre 1917] étaient présentés comme une continuité du pouvoir de la bourgeoisie.
LE MODÈLE DES ANNÉES 1990 DOIT ÊTRE DÉFINITIVEMENT ENTERRÉ.
Mais, après la chute du système soviétique et après la tentative ratée d’instaurer une dictature libérale dans les années 1990, le peuple a eu la possibilité d’examiner les événements de 1917 à travers le prisme de son propre vécu. Pour y découvrir ce qui avait été jusque-là caché aux masses : qu’il y a plus de similitudes entre Nicolas II et Staline qu’entre le tsar et Alexandre Kerenski. Que la prise du pouvoir par les bolcheviques était une réaction à la destruction de l’État perpétrée par les libéraux-occidentalistes qui s’étaient emparés du pouvoir en février 1917. Et malgré la teneur russophobe et allogène du bolchevisme, sa victoire dans les conditions de l’époque était la seule possibilité de restaurer l’unité du pays. Certes à un prix terrible, mais l’autre option n’était pas la victoire des blancs, c’était l’effondrement de l’État et sa colonisation par des puissances extérieures.
La compréhension progressive de cela par la majorité de la population est l’une des plus grandes avancées, l’un des succès de la période postsoviétique ; et grâce à cette compréhension il devient possible de raccommoder le fil rompu de l’histoire russe. Il n’existe qu’une seule Russie, millénaire, qui n’est pas née en novembre 1917, ni en août 1991.
Une réconciliation nationale autour de ce thème en 2017 est-elle possible ? Bien sûr, elle est déjà là, il est important de ne pas laisser la société se scinder entre blancs et rouges, entre riches et pauvres, socialistes et capitalistes. Mais pour éviter une nouvelle fracture et de nouveaux troubles à l’avenir, les leçons de l’histoire et les sermons ne suffisent pas, le plus important est que la gouvernance de la Russie devienne plus honnête et plus juste.
Tel est le principal défipour 2017. Cette année doit absolument marquer une rupture avec le modèle social et moral de la “société de consommation et l’inégalité de classes”. Le modèle des années 1990 doit être définitivement enterré. Et, faute de projet et d’énoncé clair, les premiers contours d’une nouvelle politique doivent au moins se dessiner sur la toile de la vie russe. Il faut aller au-delà d’un échelon supplémentaire dans la lutte contre la corruption, vers une nouvelle étape dans la nationalisation des “élites”. La nomenklatura dirigeante et les oligarques doivent choisir leur camp : sont-ils avec le peuple et leur pays ou roulent-ils pour leurs intérêts corporatistes, pour leur “consommation ostentatoire” et leur conviction de faire partie d’une nouvelle élite héréditaire qui dirigera la Russie durant des siècles ? Ils ne pourront pas rester assis entre deux chaises plus longtemps – l’élection présidentielle de mars 2018 posera sans détour les questions de la justice sociale et des inégalités de classes.
Repères EN HAUSSE !
L’année 2017 démarre bien pour la monnaie russe, écrit le quotidien Izvestia. Le dollar est en effet descendu au-dessous de 60 roubles pour la première fois depuis deux ans, et les experts pronostiquent une consolidation à 57 à 55 roubles pour 1 dollar dans les prochains mois. La raison, explique le titre, tient au “retour de l’intérêt des investisseurs étrangers”, dans le contexte d’une stabilisation de l’économie et de la hausse des prix du pétrole. Enfin, la perspective d’un retrait des sanctions américaines après l’investiture de Donald Trump a pu avoir “un impact positif sur l’humeur des traders russes”, pense Natalia Orlova, économiste en chef d’Alfa-Bank.
Nationalisation des “élites” ne veut cependant pas dire étatisation générale, et moins encore bureaucratisation de tout et tous. Au contraire, la redescente du pouvoir sur terre, plus près du peuple, doit stimuler l’autonomisation de la population au travers d’un tissu associatif à vocation sociale (qui assurerait également les missions sociales publiques) et la création de vraies petites et moyennes entreprises (PME) productives. Cela n’est absolument pas contradictoire avec la nécessité d’investissements massifs de l’État dans les infrastructures et l’industrie, au contraire, les deux se complètent parfaitement. La Russie du futur est un pays aux mille grandes entreprises publiques et au million de PME.
LA RUSSIE DU FUTUR EST UN PAYS AUX MILLE GRANDES ENTREPRISES PUBLIQUES ET AU MILLION DE PME.
2017 ouvre aussi des perspectives pour des changements géopolitiques majeurs. Les cinq années de bras de fer entre la Russie et les États-Unis arrivent à leur terme. Le dialogue entre Poutine et Trump constituera l’événement majeur de l’année.
Le deuxième point central sera le dialogue de la troïka Poutine-Trump-Xi Jinping. Enfin, le troisième sujet important sera celui des élections dans trois importants pays européens : la France, l’Allemagne et les Pays-Bas. Même si Marine Le Pen est battue au second tour de la présidentielle française, la montée de l’euroscepticisme obligera le futur président à changer de politique sur l’intégration européenne. En septembre, l’AfD (Alternative pour l’Allemagne) entrera pour la première fois au Bundestag, et, même s’il n’y a pas d’eurosceptiques dans la coalition du gouvernement, un changement de chancelier est tout à fait possible.
Ainsi, dès l’automne 2017, nous aurons une Europe tout à fait différente. On peut annoncer avec certitude la levée des sanctions contre la Russie et le rétablissement des relations économiques. Avant la fin de l’année : la Chine, les États-Unis et la Russie commenceront à esquisser les contours d’un nouvel ordre mondial. Cette année s’annonce tellement passionnante que même un événement historique de cette ampleur ne serait pas étonnant.
À la une
LE CHALLENGER
Le magazine d’opposition Novoïé Vremia voit en Alexeï Navalny le “principal adversaire” de Vladimir Poutine en mars 2018. Le juriste anticorruption a annoncé son intention d’être candidat, mais un parcours du combattant l’attend. Avant tout, être enregistré : accusé de détournement de fonds dans des affaires que l’intéressé juge “politiques”, il pourrait être entravé par la justice.
Puis recueillir 300 000 signatures. Enfin, financer sa campagne. Son mode de communication avec les électeurs, ainsi que sa “brèche dans la censure” : les réseaux sociaux. Le jour du lancement de sa campagne sur Internet, il a récolté 3,5 millions de roubles (55 400 euros), venant de 2 600 personnes. Ses premières mesures de président : libération des détenus politiques, loi contre l’enrichissement illégal, réforme de la justice (et immunité pour Vladimir Poutine).
NON L’économie est trop faible
—The Washington Post Washington
Dans un discours du nouvel an aux accents triomphants, Vladimir Poutine a remercié son pays au terme d’une année brillante, qui a vu le maître du Kremlin restaurer l’aura de la Russie à l’étranger et se constituer un bel aréopage géopolitique d’amis puissants. Le fait est que Poutine commence 2017 tambour battant.
Après avoir obtenu un cessez-le-feu en Syrie qui a mis les États-Unis sur la touche, il s’est attiré les louanges du futur président Donald Trump pour ne pas s’être abaissé à riposter aux sanctions décidées par Obama en réponse à l’ingérence supposée de Moscou dans la présidentielle américaine. Vladimir Poutine jouit dans son pays d’une popularité intacte, et son envergure internationale s’est vue renforcée par le rôle moteur de la Russie dans le processus de paix en Syrie, par la montée en puissance dans les pays occidentaux de nationalistes favorables à un rapprochement avec Moscou et par le sentiment que donne le Kremlin, avec son arsenal de hackers, de trolls et de manipulations politiques, de pouvoir faire basculer des élections.
Réformes au point mort. Même à l’apogée de la puissance de l’URSS, l’idée d’une intervention de Moscou dans un scrutin présidentiel américain relevait du plus fantaisiste des romans d’espionnage. Or c’est exactement ce qui vient de se produire aujourd’hui, assure la CIA. Et, au vu de la longue liste de victoires enregistrées par Poutine ces douze derniers mois, il est très tentant de croire que rien ne peut arrêter le Kremlin. Cependant, la Russie n’est pas l’Union soviétique, la guerre froide est terminée, et Moscou n’aspire pas à dominer le monde. Poutine n’a pas de plus grande ambition que de réduire l’influence des États-Unis et de défendre les intérêts vitaux de la Russie, et sa montée en puissance sera entravée par la faiblesse de l’économie russe et une aura internationale bien moins rayonnante que celle de Washington.
Pour l’heure, Trump affiche avec l’ancien adversaire russe une plus grande proximité que l’establishment politique qu’il s’apprête à diriger. “Poutine s’efforce d’imposer de nouvelles règles au jeu mondial, avec le soutien de quelques fauteurs de troubles en Occident”, constate Andreï Kolesnikov, chercheur au Carnegie Moscow Center. “Mais économiquement la Russie reste très faible, et politiquement c’est un pays fragile.” De fait, depuis 2013 et le défilancé par Poutine aux Occidentaux en Ukraine, la Russie s’est appauvrie. Selon des chiffres du Moscow Times, son produit intérieur brut (PIB) a culminé à 2 200 milliards de dollars en 2013, pour dégringoler aujourd’hui à 1 300 milliards, un chiffre inférieur à celui de l’Italie, du Brésil ou du Canada. Selon le Fonds monétaire international, le PIB par habitant est passé sous 9 000 dollars.
Le pays reste dépendant de l’exportation de ses ressources naturelles, car les réformes économiques structurelles et la privatisation de l’appareil industriel d’État sont au point mort. La part de Russes pouvant épargner est passée de 72 % en 2012 à 27 % en 2016, selon une analyse sur une année publiée par Gazeta.ru. Pour la première fois en sept ans, les Russes dépensent plus de la moitié de leur budget dans l’alimentation. “La Russie de Poutine n’est pas la même que celle de nombreux autres Russes. Et ces deux réalités ne se croisent pas beaucoup”, observe Alexeï Goussarov, de la radio Ekho Moskvy. Et cela est grave, parce qu’actuellement toutes les démonstrations de pouvoir de la Russie dépendent entièrement de Poutine.
Perspectives limitées. “En Russie, un seul individu décide ce qui est dans l’intérêt du pays et de ce qui ne l’est pas. Il n’y a pas de contribution institutionnelle ou publique à prendre en compte”, commente Vladimir Frolov, politologue en poste à Moscou. Grâce à son volontarisme, Poutine a vu sa cote de popularité flirter avec les 80 % pendant des mois, selon le centre Levada, mais seulement 53 % des Russes pensent que le pays va dans la bonne direction. S’il se représente, Poutine devrait être réélu en 2018, à condition que les considérations économiques ne viennent pas bouleverser la donne. Pendant ce temps, le char de l’État est lancé et, tout comme le porte-avions qui a modifié l’équilibre des forces en Syrie malgré sa taille inadaptée et ses cheminées crachotantes, son succès dépend tout de même de la volonté des autres pays de le laisser gagner.
Poutine réussit parce qu’il s’en prend aux États- Unis uniquement quand les intérêts vitaux de la Russie sont en jeu et que la Russie a des chances de s’imposer, explique Simon Saradjian, directeur du Russia Matters Project au centre Belfer de Harvard. Reste à savoir si les États-Unis sont prêts à s’engager à fond. “À l’époque de l’URSS, les dirigeants cherchaient à contrer les États-Unis partout et par tous les moyens, poursuit Saradjian. Les perspectives de Poutine sont bien plus limitées.”
Poutine n’a pas dit autre chose lors de sa conférence de presse télévisée annuelle. Il a commenté la volonté de Trump d’accroître l’arsenal nucléaire américain, et a déclaré que les récentes modernisations de la force de frappe russe étaient destinées à contrer toute agression et non à entrer dans une course à l’armement, “pour laquelle [la Russie] n’[a] pas les moyens”.
—David Filipov Publié le 31 décembre 2016
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir