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Confessions d’une femme kamikaze

Courrier international—Wayan Agus Purnomo et Anton Aprianto Publié le 19 décembre 2016
Fin décembre, une jeune femme était arrêtée alors qu’elle s’apprêtait à commettre un attentat-suicide contre la garde présidentielle à Jakarta. De façon surprenante, le magazine
... C’est une interview peu ordinaire que publie Tempo, réalisée par des journalistes auprès de détenus hors de tout cadre juridique, explique le journal. Le 11 décembre, lendemain de l’annonce de l’arrestation d’un couple de terroristes, le magazine Tempo a contacté le porte-parole de la brigade spéciale antiterroriste, la brigade 88. Le journal a demandé l’autorisation d’interviewer Dian Yulia Novi, arrêtée alors qu’elle s’apprêtait à commettre, selon les autorités, un attentat terroriste. Cette nouvelle sensationnelle a en fait été perçue comme un moyen de détourner l’attention du public du procès pour blasphème du maire de Jakarta, accusé par des musulmans radicaux d’avoir sali certains versets du Coran. De ce fait, une partie de la population n’a pas cru à ce coup de filet. Si vous voulez vraiment être crédibles, sont allés argumenter les journalistes de Tempo auprès de la brigade 88, il faut que nous ayons accès directement aux personnes arrêtées. Consciente de son intérêt à communiquer avec la population, sur laquelle elle s’appuie pour traquer les réseaux terroristes, la brigade 88 a accédé à la demande d’interview. Elle a posé comme condition que les deux journalistes soient présentés à la police nationale, détenant les terroristes présumés comme des accompagnateurs de la brigade 88 et non comme des journalistes. En conséquence, les journalistes autorisés à mener cet entretien le 14 décembre ont également tu leur véritable identité au couple en état d’arrestation. Ce n’est qu’à la fin de la rencontre qu’ils la leur ont révélée. Dian et son mari ont déclaré ne pas s’opposer à la publication de cette interview.
— Courrier international
—Tempo (extraits) Jakarta
L’attitude de la jeune femme est étonnamment calme. Elle évite tout contact visuel avec les membres du sexe opposé. Le ton de sa voix est ferme lorsqu’elle parle du djihad et des amaliyah, ces actes méritoires, selon une certaine interprétation du Coran. Cette femme ne se déride que lorsqu’elle évoque son mari, Muhammad Nur Solihin.
Voici ses réponses à nos questions.
Qu’est-ce qui vous a inspiré votre acte ?
Il vient d’une certaine curiosité. Pourquoi faudrait-il tuer ? Pourquoi couper des mains ? Je trouvais ce type de raisonnement dur, fanatique. Je m’y opposais violemment et j’en débattais sur la page Facebook d’un djihadiste. Pendant des mois, je me suis opposée à eux.
Ils me répondaient : “Ukhti [petite soeur], si tu te faisais violer, si des membres de ta famille se faisaient violer, que ferais-tu ? Tu serais en colère, n’est-ce pas ?”
Alors, qu’avez-vous fini par penser ?
Que je me vengerais, bien évidemment ! Dans l’islam, nous constituons un seul corps. Si un frère ou une soeur en islam est opprimé, qu’est-ce que vous ressentez ? Ça fait mal, bien sûr. De là est né mon intérêt. Il y a du vrai dans tout ce qu’ils disent, ai-je alors pensé. Mais je ne comprenais toujours pas pourquoi les médias écrivaient que l’on n’a pas le droit de faire ceci ou cela. Ils me répondaient : “Petite soeur, sur quels médias cherches-tu ? Des médias musulmans ou des médias laïcs ?”
Pouvez-vous nous donner un exemple de ces comptes djihadistes ?
Celui de la femme ouléma Binti Gulam. Il paraît qu’elle est en Syrie. C’est une grande soeur pour moi et elle m’explique souvent beaucoup de choses. D’autres m’expliquent aussi.
Même si vous ne savez pas qui se trouve véritablement derrière ces comptes ?
On ne peut pas dire que je ne sais pas. Si le compte est tenu par un espion, à la longue, on s’en aperçoit. En lisant les commentaires, on devine si c’est un vrai [compte djihadiste] ou un faux. Pour m’assurer de leur authenticité, je m’informe.
Cela fait combien de temps que vous suivez des comptes djihadistes ?
Depuis l’année dernière.
Mais quand avez-vous commencé à approfondir les enseignements islamiques ?
Depuis que j’ai commencé à travailler à Taïwan. L’accès au téléphone portable y est moins cher qu’ici. Durant mes pauses à la maison de retraite où je m’occupais des personnes âgées, je cherchais à comprendre le sens de cette violence. Je ne pensais pas alors au djihad. Je pensais juste qu’il fallait que les lois faites par les hommes soient changées et remplacées par la loi du Coran.
Pourquoi cherchiez-vous des informations sur la religion via les réseaux sociaux ?
Dans le monde réel, une telle recherche me semblait plus difficile. Les interlocuteurs sont plus fermés, plus suspicieux. [S’ils sont djihadistes], ils soupçonnent ceux qui posent des questions d’être des espions ! Ils craignent d’être démasqués. C’est donc plus sûr sur les réseaux sociaux. Je me demandais pourquoi il fallait tuer, poser des bombes. N’y avait-il pas d’autre solution ?
C’est alors qu’est née votre intention de faire des “actes méritoires” ?
À mon retour de Taïwan [mars 2016], je n’avais pas encore cette intention. Mais plus le temps passait, plus cette envie a pris forme. Quand la voie s’est présentée, inch’Allah, j’étais prête.
Avez-vous communiqué avec Bahrun Naim [le cerveau présumé des attentats qui ont fait quatre morts à Jakarta en janvier 2016, installé en Syrie au service de Daech depuis 2014] ?
Oui, très récemment, en décembre. Mon mari m’a mis en relation avec lui, puis Bahrun Naim m’a contactée directement.
Qu’est-ce qu’il vous a dit ?
Il m’a indiqué la cible, à savoir la garde présidentielle. Je devais la viser pendant l’entraînement, pas au moment de la relève.
Vous a-t-il donné un plan ?
Bahrun Naim m’a dit : “Ne t’occupe pas de cela. Une équipe va faire un repérage. Il suffit que tu connaisses ta mission.”
Quel était le mot de passe pour activer l’explosion ?
Il n’y en avait pas. L’ordre devait être lancé directement, l’explosion était prévue pour dimanche à environ 7 heures du matin. C’est l’heure à laquelle la garde présidentielle s’entraîne. L’équipe avait fait le repérage.
Est-ce qu’on vous avait appris comment utiliser la bombe ?
Non. Mon mari devait me l’apprendre sur le chemin de la cible.
Cela aurait-il suffi?
Inch’Allah.
Pourquoi acceptiez-vous les ordres de Bahrun Naim ?
Vous voulez dire : pourquoi j’obéissais de la sorte ? Parce que mon mari et moi avions prêté allégeance. Ma mission était bien de faire un “acte méritoire”. C’est Bahrun Naim qui commande à ses frères ici.
Pensez-vous qu’avec cet attentat- suicide vous auriez gagné le paradis ?
C’est l’affaire d’Allah, s’il veut me faire entrer au paradis ou en enfer. L’important, c’est que je fasse tout pour le gagner, ça suffit.
Aviez-vous aviez vu auparavant des attentats-suicides ? Qu’est-ce qui traversait votre esprit en les voyant ?
J’en ai vu beaucoup. À quoi je pensais ? Je n’avais pas peur. Je voyais ça en film et je me disais : “Oh, voilà le résultat.”
Les “actes méritoires” doiventils se faire avec des bombes ?
Ça dépend de chaque individu. On fait ce qu’on peut.
Êtes-vous consciente que vous risquez d’être condamnée ?
Oui, j’en suis consciente. Je vais certainement faire de la prison ou être condamnée à mort. Je suis prête.
Pensez-vous avoir pris la mauvaise voie ?
Peut-être que pour la loi des hommes, celle adoptée au Parlement, elle est mauvaise. Mais selon le Coran, c’est la voie juste.
Mais le Coran n’enseigne pas de tuer.
Comment ça ? Qui a commencé à tuer ? Nous ne tuons pas le peuple innocent, nos frères musulmans qui n’ont pas péché.
Parmi les membres de la garde présidentielle, on compte des musulmans ?
Oui, mais ils sont au service du président. Et le président est celui qui a transformé la loi du Coran en lois humaines, d’où toutes ces injustices.
Reconnaissez-vous Joko Widodo comme président ?
Oui, il est le président de l’Indonésie.
Recrutement et mariage virtuel
... Rien ne prédestinait Dian Yulia Novi, 27 ans, à devenir une femme kamikaze. Née dans une famille modeste à Cirebon, une ville de la côte nord de Java, elle est l’aînée d’une fratrie de quatre enfants. Après une adolescence ordinaire, elle part travailler dans une usine textile à Bandung, puis comme domestique à Singapour et enfin dans une maison de retraite à Taïwan, en 2013. Alors qu’elle dit n’avoir reçu aucune éducation religieuse, c’est là, loin de son pays, qu’elle commence à s’intéresser aux mouvements djihadistes via les réseaux sociaux. Elle rencontre son futur mari, Nur Solihin, sur Internet.
Ce dernier l’identifie comme une candidate à l’attentat-suicide et, afin d’éviter toute influence la détournant de ce projet, il l’épouse. Ils se marient “religieusement”, sans s’être rencontrés : chacun rédige une procuration dont il envoie la photo à un compte Telegram. Celui-ci appartient au témoin unique et virtuel de leur mariage religieux, un terroriste détenu dans la prison de Madiun, Java-Est. Nur a convaincu Dian que ce contrat de mariage virtuel était valide aux yeux de l’islam.
Brigade 88, expert de l’antiterrorisme
... Créée en 2004, après une vague d’attentats sanglants, dont ceux de Bali en octobre 2002, le détachement spécial 88, unité antiterroriste de la police nationale, a dès le début bénéficié de soutiens financiers et logistiques des États-Unis. En douze années d’existence, cette unité spéciale a réussi à démanteler un grand nombre de réseaux et de cellules radicales en Indonésie. Elle a gagné la confiance et la sympathie de la population, et s’appuie sur elle pour obtenir des informations sur la présence de résidents “suspects” dans les quartiers et les villages.
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir