MOYEN-ORIENT

Turquie. Sainte- Sophie doit redevenir une mosquée

Courrier international—Mustafa Armagan Publié le 4 décembre 2016
Dans une tribune parue dans le quotidien islamiste proche du pouvoir, l’historien turc Mustafa Armagan explique pourquoi la basilique byzantine doit être rendue au culte musulman, comme à l’époque ottomane.
—Yeni Safak (extraits) Istanbul
La mosquée Sainte-Sophie, confiée à la communauté des croyants par Mehmed le Conquérant, symbole de la conquête de Constantinople par les Ottomans [1453], fut déconsacrée [en 1934] à l’époque de la République laïque, perdant son saint caractère pour se muer en un musée froid et sans âme. Désormais, les visiteurs de Turquie et du monde entier qui se pressent par milliers entre ses murs la contemplent d’un oeil indifférent, quelle que soit leur religion. Sainte-Sophie a pris des airs de gare désaffectée. À l’exception des mosaïques et d’une poignée de panneaux calligraphiés, tout ce qui évoquait le sacré a disparu. Tout a été nettoyé. “Sainte-Sophie ! Qui t’a dénudée de la sorte ?” déplorait le poète Serdengecti. Cette question reste d’actualité.
Nous réclamons que Sainte- Sophie soit rouverte au culte musulman. Que les cendres de ce saint foyer brasillent de nouveau, que les chants islamiques, le saint Coran, les louanges au Prophète redonnent vie à ce monument. Certains objectent que si Sainte-Sophie redevenait une mosquée, les visiteurs ne pourraient plus la visiter et que le tourisme en pâtirait. Il n’est pas d’argument plus inepte. Y a-t-il une seule mosquée en Turquie qui soit interdite aux visites ?
D’autres se demandent comment se passeraient les visites. Eh bien, une partie de l’espace central serait clôturée au moment de la prière. C’est ainsi que l’on procède dans toutes les autres mosquées ottomanes, à cette différence près que les galeries situées à l’étage resteraient ouvertes en permanence. C’est d’autant plus cohérent que la plupart des mosaïques se trouvent en hauteur. Les solutions existent, pour peu qu’on se donne la peine. Je n’aborderai pas ici les combines à l’origine de la transformation de Sainte-Sophie en musée. Je préfère attirer votre attention sur le zèle déployé pour dépouiller ce lieu saint de son caractère islamique.
Pendant quinze ans, ces joyaux de l’art ont traîné par terre.
Nous savons qu’après avoir transformé Sainte-Sophie en mosquée le sultan Mehmed le Conquérant fit construire un mihrab [loge donnant la direction de La Mecque pour prier] et un minbar [chaire], ainsi qu’une bibliothèque et une école religieuse adjacentes au bâtiment. Les chandeliers qui encadrent le mihrab ont été rapportés de la campagne de Hongrie par Soliman le Magnifique. Les quatre minarets, érigés par le célèbre architecte Mimar Sinan, sont de conception ottomane, de même que les contreforts édifiés pour prévenir l’effondrement du bâtiment. La cour de Sainte-Sophie abrite les tombeaux des sultans Selim II, Mourad III, Mehmed II, ainsi que des infortunés princes héritiers d’Ibrahim Ier et de Mustafa Ier, qui reposent en compagnie de leurs géniteurs.
Le minbar, l’estrade du muezzin, quatre loges en marbre et la chaire en marbre sont également d’heureux ajouts de l’époque ottomane, de même que les deux immenses jarres en marbre qui furent rapportées de Pergame par Mourad III. L’une des loges impériales ainsi que le grand lustre central suspendu à la coupole furent offerts par Ahmed III. La loge à l’étage supérieur, le pavillon hébergeant la soupe populaire (imaret), l’école pour enfants, la bibliothèque et la fontaine à ablutions, la plus grande dans son genre, datent quant à eux du règne de Mahmud Ier [XVIIIe siècle].
À l’époque des rénovations commandées par Abdülmecid Ier aux frères Fossati [au XIXe siècle], on ajouta une galerie impériale, une nouvelle estrade, un bâtiment de mesure du temps (muvakkithane), ainsi que des panneaux calligraphiés réalisés par des artisans de renom, dont certains de la propre main du sultan. Les huit immenses médaillons qui ornent la coupole centrale et ajoutent encore à la beauté du monument sont l’oeuvre d’un compositeur et poète de génie : Kazasker Mustafa Izzet Efendi.
Art ottoman. Sur ces médaillons sont inscrits les noms d’Allah, de Mahomet, des quatre premiers califes – Abubakr, Omar, Othman et Ali –, de ses fils Hassan et Hussein, le bismillah ainsi que le verset 35 de la sourate An-Nour au centre de la coupole. La mosquée abritait antérieurement des panneaux rectangulaires réalisés à l’époque de Mehmed IV par Teknecizade Ibrahim Efendi. Les nouveaux panneaux, qui mesurent chacun 7,5 mètres de diamètre, sont uniques dans l’art ottoman par leur dimension.
En transformant la mosquée Sainte-Sophie en musée et en la dépouillant de toute référence islamique, l’objectif était de ramener ce monument à l’état qui était le sien à l’époque byzantine. Le mobilier fixe tel que les loges, les estrades ou la chaire de l’imam n’a pas pu être démonté, mais pour le reste, tapis, panneaux calligraphiés, exemplaires du Coran, tout a disparu.
Le déménagement des panneaux de Kazasker ne fut en revanche pas une mince affaire. Une fois ceuxci décrochés, on se rendit compte qu’ils avaient été réalisés, assemblés et encadrés sur place. On eut beau faire, il fut impossible de faire passer les panneaux par les portes de Sainte-Sophie. Leurs dimensions hors norme semblent avoir été faites pour empêcher qu’on les déloge. On n’osa pas les démonter, car c’eût été prendre le risque d’infl iger des dommages irréparables à ces chefs-d’oeuvre. Finalement ces panneaux inestimables furent posés contre un mur et laissés là pendant de longues années.
Le Pr Semava Eyice m’a raconté qu’à la fin des années 1940, apercevant ces panneaux laissés à l’abandon, il prévint le directeur du musée qu’il serait considéré comme responsable en cas de problème et parvint de la sorte à faire raccrocher ces oeuvres à leur place. Il avait fallu quinze ans, quinze ans au cours desquels ces joyaux de l’art avaient traîné par terre, rongés par l’humidité et couverts de toiles d’araignées. Certaines parties des panneaux étaient en piètre état. Le célèbre écrivain et conservateur de musée Ibnülemin Mahmud Kemal Bey s’émut du sort de ces panneaux. Lisez plutôt la façon dont ce distingué intellectuel ottoman relate la suite des événements.
Identité islamique. “Ces saints panneaux comprenant le Beau Nom de Dieu, le Nom du Prophète furent décrochés par une poignée d’insensés et abandonnés à même le sol, où ils subirent certains dommages. Quelques hommes de foi et nousmêmes, heurtés par cette situation, tentâmes en vain d’intervenir. Finalement, alors que je m’employais à convaincre Ramazan Bey, directeur du musée de Sainte-Sophie, de raccrocher ceux-ci, celui-ci me confia qu’il manquait cruellement d’argent. C’est grâce à la générosité du commerçant Nazif Beyler et de l’ingénieur Ekrem Hakki Ayverdi que cette situation préoccupait de longue date, que les panneaux furent finalement restaurés. Par la grâce de Dieu, les saints panneaux furent réinstallés le 28 janvier 1949. En les apercevant ainsi, je me mis à pleurer. Je bénis Ekrem, remerciai Nazif et Muzaffer et priai pour eux.”
C’est ainsi que Sainte-Sophie préserva son identité islamique, grâce en soit rendue aux efforts de la communauté musulmane. Faisons en sorte que Sainte-Sophie redevienne une mosquée ! Que nous puissions insuffler un peu de sacré à cette époque désenchantée !
SOURCE
YENI SAFAK Istanbul, Turquie Quotidien, 115000 ex. www.yenisafak.com
“La Nouvelle Aurore” est proche du Parti de la justice et du développement (AKP) qualifié d’”islamiste modéré” ou d’”islamo-conservateur”. Tous les articles de l’édition papier sont consultables par rubrique et par auteur.
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir