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“Daddy”, recette indienne

Courrier international—V Shoba Publié le 25 novembre 2016 , —Open New Delhi
Un réalisateur amateur a fait de son père, peintre à la retraite, une star de YouTube. Les internautes se passionnent par millions pour ses vidéos de cuisine.
Un petit homme sec, aux moustaches bien fournies et aux joues creuses, touille une marmite de curry de chèvre posée sur un feu de bois, en plein air. Il ajoute une tasse de lait de coco pendant qu’un chien couine à l’arrière-plan. Quand la chèvre – entière, fraîchement abattue, frottée de piment, de gros sel et de curcuma puis plongée dans la sauce – est bien cuite, l’homme la sort de l’ustensile cabossé, la pose sur une feuille de bananier et s’assied pour la déguster avec un tas de riz au curry. À la demande du cameraman, il arrache une patte et la mâchonne grossièrement. C’est très bon, déclare-t-il en tamoul avec un large sourire. Ce cuisinier de village qui se gave de viande a été observé des millions de fois par des utilisateurs de YouTube du monde entier. “Nous voulons vous regarder manger”, déclare un fan dans les commentaires. D’autres l’appellent “chef” et “héros” ou lui conseillent d’aiguiser ses couteaux, de ne plus utiliser des marmites en aluminium et de faire mariner la viande. L’objet de cette conversation animée est plus connu sous le nom de Daddy [papa, en anglais], le mot-clé qui a fait exploser cette page.
Gopinath, un aspirant réalisateur de la ville de Tiruppur, dans le Tamil Nadu, espérait que les vidéos qui montrent son père, Arumugam, 59 ans, peintre en retraite, nettoyant un crabe dans un ruisseau, cuisinant des cailles à la mode campagnarde, préparant une tête d’agneau à la sauce kuzhambu et faisant frire une raie dans une feuille de bananier, auraient du succès. Il n’imaginait cependant pas la popularité dont jouit actuellement son père quand il a commencé à les poster il y a trois mois, sur une chaîne YouTube qu’il a appelée Village Food Factory. En deux semaines, elles ont recueilli des milliers de vues. “J’étais ravi, déclare Gopinath. Je voulais montrer mes compétences avec unecaméra, faire que la société respecte mon père et gagner un peu d’argent par la même occasion.
YOUTUBE
Tous ces rêves étaient en train de se réaliser en même temps, comme ça.”
Gopinath, 26 ans, a travaillé comme assistant et premier assistant réalisateur sur deux films en tamoul. Il est titulaire d’un diplôme d’ingénieur mais a toujours su qu’il gagnerait sa vie en faisant du cinéma. “Pendant environ six mois, je me suis dit que j’allais tourner des vidéos et gagner de l’argent avec les recettes publicitaires [générées sur les sites où elles seraient postées]. ‘Qu’est-ce que je pourrais filmer que les gens aient envie de regarder ?’, me suis-je demandé. La réponse était simple : la cuisine. Nous sommes passionnés de cuisine dans la famille et père est le plus expérimenté d’entre nous.”
Heureusement pour lui, Arumugam n’a pas peur de la caméra. Aussi bon acteur que cuisinier, il travaille rapidement et manipule tranquillement les chaudrons en utilisant le coin de son longhi en guise de manique et y jette des épices par poignée. À la fin, il donne libre cours à son appétit et avale goulûment sans se soucier des regards. Comme le retrace Gopinarth : “Ma mère est couturière et mon père peignait des affiches et des murs pour gagner sa vie. Ils avaient du mal à joindre les deux bouts. Ils ont toujours été méprisés par les membres de la famille qui étaient aisés. Je voulais que mon père ait un rôle dans des films, ne serait-ce que pour gagner leur respect.”
Mouches comprises. Après 40 vidéos – 40 autres sont prêtes à être postées – et des dizaines de millions de vues, Arumugam peut enfin être fier de ce qu’il fait. Il a été interviewé par des magazines tamouls et les messages de félicitations ne cessent d’affluer de la part des amis et de la famille. “Tout le monde m’appelle appa [père], j’ai droit à beaucoup de respect, déclare-t-il d’une voix douce et posée. Je n’arrive pas à croire que c’est moi le responsable de la réussite de mon fils.” Chaque vidéo populaire rapporte à la famille au moins 16 000 roupies [220 euros] de recettes publicitaires et 40 % des vues viennent de l’extérieur de l’Inde.
Gopinath sait qu’il doit s’adresser à un public de cultures variées, il présente donc l’ambiance de l’Inde. “Je voulais que ça se passe dans un village, avec des bruits naturels et non une bande enregistrée qui fasse exotique”, explique-t-il. Après une série de vidéos instructives sur la façon de préparer des viandes exotiques, Gopinath s’est lancé dans des recettes à grande échelle, par exemple un curry fait avec 300 oeufs qui a été vu plus de 5 millions de fois. “Je me suis aperçu que ça valait la peine de dépenser 6 000 à 8 000 roupies pour un plat. J’ai gagné plus de 60 000 roupies [plus de 800 euros] avec cette vidéo. Et tous les restes ont été distribués aux pauvres près de l’arrêt de bus de Tiruppur.”
Le plat lui-même n’a rien de particulier : ce sont des oeufs cuits dans une mirepoix d’oignons, de tomates et d’épices. C’est le spectacle absurde qui l’entoure qui reste en mémoire : les oeufs disposés sans explication sur le sol rouge de la cour ; Manikandan, le jeune fils, tout fringant en jean, T-shirt et mocassins, qui sort les oeufs durs de la marmite et toute la famille qui les écale. Ce naturel charmant donne un aperçu de la vie de la campagne indienne, mouches comprises. Vont-ils désormais ouvrir un restaurant ? Lancer un livre de recettes ? Paradoxalement, la famille n’a aucune ambition culinaire. Gopinath souhaite avant tout attirer des vues supplémentaires et acheter un meilleur équipement, entre autres un drone et une caméra, et Arumugam est heureux de faire la cuisine pour les gens qui le regardent, en espérant qu’ils continuent à s’intéresser aux plats qui lui sont chers : boudin, poisson séché, ragi kali [boule de millet et de riz] et autres.
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir