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Anquetil- Duperron, l’aventurier des Lumières

Courrier international—Blake Smith Publié le 3 octobre , —Aeon Londres
XVIIIe siècle – France. Injustement oublié, cet infatigable chercheur n’a que 23 ans quand il décide de partir en Inde par ses propres moyens afin d’étudier les manuscrits sacrés du zoroastrisme.
Avant Indiana Jones et Lawrence d’Arabie, il y a eu Abraham Hyacinthe Anquetil-Duperron. Né en 1731, Anquetil est le premier aventurier orientaliste, un spécialiste européen de la culture asiatique qui incarne également une action audacieuse et héroïque sur le terrain. Spécialiste des anciennes religions d’Asie, il est le premier Européen à avoir traduit l’Avesta, les livres sacrés du zoroastrisme, religion de la Perse préislamique.
Pour apprendre à lire le vieux persan dans lequel est rédigé l’Avesta, Anquetil parcourt l’Inde pendant six ans à partir de 1755. Il réside la plus grande partie du temps dans le port de Surate, à étudier auprès des Parsis, une communauté de zoroastriens qui a quitté sa Perse ancestrale des siècles auparavant. Publiée en 1771, sa traduction de l’Avesta fait sensation. La plupart des Européens considèrent alors les textes hébreux comme les livres sacrés les plus anciens et les plus fiables. La traduction d’Anquetil leur présente des textes anciens et indépendants des traditions bibliques. Elle pose des questions troublantes sur l’histoire et le caractère unique du christianisme et révolutionne la pensée européenne sur la religion.
Mais la réalisation la plus durable d’Anquetil est peut-être son talent pour l’autopromotion. Dans ses Mémoires publiés avec la traduction de l’Avesta [intitulés Discours préliminaire], il se décrit comme un homme d’action intrépide, un chasseur de connaissances ésotériques qui affronte des dangers allant de bêtes mangeuses d’hommes à des princes lubriques. Sa célébrité s’est estompée au fil du temps, mais l’image du héros orientaliste qu’il a lancée non seulement perdure, mais est devenue un archétype de la culture occidentale.
Avant qu’Anquetil ne crée le personnage du chercheur homme d’action, les Européens qui écrivaient sur l’Asie étaient pour la plupart des marchands voyageurs, comme Marco Polo (1254- 1324) et François Bernier (1620-1688), ou des missionnaires déterminés avant tout à convertir les païens au christianisme. Anquetil reproche aux premiers de ne pas étudier les langues asiatiques et aux seconds de soutenir que les religions d’Asie ne sont que des versions corrompues des croyances judéo-chrétiennes. Il dénonce également les orientalistes de salon qui étudient les langues sans se rendre sur place. À ses yeux, les compétences linguistiques sont aussi nécessaires que la vie dans la société concernée.
“Il se voit comme un homme d’action qui affronte aussi bien des bêtes mangeuses d’hommes que des princes
Anquetil raconte avoir souvent risqué sa vie pour l’amour de la science et n’avoir survécu que grâce à son fidèle pistolet. Il se voit comme un homme courageux, et tel est l’avis de la plupart de ses lecteurs du xviie siècle. Toute lecture raisonnable de ses Mémoires montre cependant qu’il était plus dangereux pour l’Inde que l’Inde ne l’était pour lui. Il braque à plusieurs reprises son pistolet sur des douaniers qui souhaitent inspecter ses biens. Une fois il menace de son arme le capitaine d’un bateau sur lequel il se trouve et qui va trop lentement à son goût. À Surate, il emprunte un précieux manuscrit de l’Avesta à un prêtre zoroastrien, nommé Darab Kumana, qui lui apprend à déchiffrer le texte. Au bout de plusieurs mois, celui-ci vient réclamer son ouvrage. De plus en plus méfiant et malade de la fièvre, Anquetil se met à garder son pistolet à portée de la main chaque fois que Darab Kumana vient lui rendre visite.
Anquetil serait aujourd’hui considéré comme une brute violente et paranoïaque. Persuadé que les Indiens qu’il rencontre sont capables de tout, lui s’imagine en victime potentielle. Alors qu’il séjourne au Bengale au printemps 1757, par exemple, il se retrouve par un concours de circonstances invité au domicile de Khoda Yar Lutuf Khan, un noble haut placé à la cour de Siradj Al-Dawla, le nabab du pays. Ce noble trahira bientôt celui-ci au profit des Britanniques à la bataille de Plassey [qui marquera le point de départ de la domination britannique sur les Indes]. Khoda Leti, comme l’appelle Anquetil, brûle également de se rapprocher des Européens d’une autre manière. Quand Anquetil arrive à son palais, il l’accueille avec chaleur. Anquetil se dit au début qu’il est simplement hospitalier mais “ses yeux, écrit-il, m’instruisirent bientôt de ses véritables intentions. Il veut, en avançant la main, me les expliquer.” Anquetil saisit son pistolet et s’enfuit. “Ce n’est qu’au retour que je vis le danger auquel je venais d’échapper. J’étais seul au milieu d’une multitude de Maures qui au premier signe de Khoda Leti pouvaient disposer de moi”, poursuit-il.
Anquetil laisse entendre qu’il a failli se faire violer par Khoda et ses serviteurs. Même si tout ce qu’il raconte est vrai, il n’y a toutefois aucune raison d’imaginer que la main tendue de Khoda annonçait une agression sexuelle. Quand on voit qu’Anquetil était prêt à abattre Darab Kumana, officiellement son ami et son professeur, pour un livre qu’il tardait à lui rendre, sa réaction révèle une pathologie. Des incidents aussi banals qu’une inspection des douanes, un retard et une proposition lascive étaient pour Anquetil des questions de vie ou de mort. Il s’en sert dans ses Mémoires pour montrer sa bravoure et les dangers qui rôdent en Inde.
Il convainc le public français. Les critiques contemporains saluent son “grand courage”. Anquetil s’attire même les louanges de Voltaire. “Ni la maladie ni la guerre ni les obstacles renaissant à chaque pas, [...] écrit le philosophe [dans son Dictionnaire philosophique, publié en 1764], rien n’a rebuté son courage.” Mais certains savants, jaloux de sa réputation de héros, attaquent son oeuvre. Le jeune William Jones, qui deviendra par la suite l’un des plus grands orientalistes de Grande-Bretagne, déclare que le contenu de l’Avesta était trop trivial et ennuyeux pour justifier les efforts d’Anquetil. Cet acharnement s’explique par le fait que ces textes ont été déchiffrés par un Français, ce qui place la Grande-Bretagne derrière la France, sa plus grande rivale, dans la course à la connaissance orientaliste. Mais si la Grande- Bretagne résiste aux découvertes d’Anquetil, elle adopte rapidement ses méthodes. Le personnage de l’aventurier orientaliste devient rapidement une figure clé de l’imagination impériale, au fur et à mesure que l’Empire britannique s’étend en Asie au cours du xixe siècle.
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir