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ui punit-on et comment?

L'HumanitéMAURICE ULRICH
Didier Fassin, dans un ouvrage solidement étayé et fortement argumenté, met au jour la forte tendance de nos sociétés à châtier de façon de plus en plus lourde et inégalitaire. « Selon que vous serez puissant ou misérable... » On s'en veut un peu de citer les mots tellement connus de La Fontaine, mais ils résument à eux seuls non la lettre, mais l'esprit de Punir, une passion contemporaine, que vient de publier Didier Fassin, anthropologue et sociologue, directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales. Pour autant, il ne s'agit en rien, dans cet ouvrage appuyé aussi bien sur de multiples données
chiffrées que sur des observations « in vivo », sur le terrain, d'affirmer des positions morales, voire idéologiques a priori. Mais, d'emblée, l'auteur établit un constat et un diagnostic, d'abord pour la France qui « traverse la période la plus répressive de son histoire récente en temps de paix... Jamais autant d'hommes et de femmes n'y ont été incarcérés ». Vingt mille détenus en 1955, 70 000 en 2016. Les mesures liées au terrorisme n'ont qu'un rôle marginal dans cette évolution.
En réalité, souligne-t-il, deux phénomènes sont à l'oeuvre. D'un côté, un abaissement du seuil de tolérance vis-à-vis de certains faits, de l'autre « une focalisation du discours et de l'action publique sur les enjeux de sécurité ». Cette double tendance ne traverse pas l'espace social de la même façon et le jugement concernant Christine Lagarde, bien qu'intervenu après la rédaction de ce livre, le confirme de manière presque emblématique : « Elle épargne volontiers les catégories dominantes et touche durement les classes populaires. La fraude fiscale est généralement mieux tolérée que le vol à l'étalage. » Dans ce contexte, « les élites politiques renforcent et mêlent, anticipent les inquiétudes sécuritaires des citoyens.
(...) Ces élites accompagnent, exacerbent, voire suscitent les anxiétés et les peurs. Elles les instrumentalisent. Elles pensent en effet trouver des bénéfices électoraux dans la dramatisation des situations et dans la mise en scène de leur propre autorité »...
La France, comme on peut s'en douter, n'est pas la seule concernée au monde. En fait, écrit Didier Fassin, pointant de diverses manières une sorte de césure entre le crime, le délit et la peine ou le châtiment, « avec le moment punitif le châtiment est devenu le problème. Il l'est à cause du nombre d'individus qu'il met à l'écart ou place sous surveillance, à cause du prix qu'il fait payer à leurs familles et leurs communautés, à cause du prix économique et humain qu'il entraîne pour la collectivité, à cause de la production et de la reproduction d'inégalités qu'il favorise. (...) Censé protéger la société du crime, le châtiment apparaît de plus en plus comme ce qui la menace ». Au total, insiste Didier Fassin, on ne saurait établir de théorie idéale de la justice sans s'attacher aux inégalités qui la sous-tendent, voire à la définition des publics que l'on veut punir.
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir