Débats&Controverses

Un «dont» du ciel

L'HumanitéE FRANCIS OMBES ET PATRICIA LATOUR
«Connaissez-vous la coloration dont les femmes sont le plus fidèles ? » L'Oréal, bien sûr... En entendant un peu à l'improviste cette annonce publicitaire à la télé, notre oreille s'est redressée. Quoi ? Que fait donc là ce « dont »-là ?
Nous eussions plutôt attendu, selon l'usage habituel du français : « Connaissez-vous la coloration à laquelle les femmes sont les plus fidèles ? »
D'où vient cet étrange barbarisme ? Est-il dû au fait que les Français ont, semble-t-il, aujourd'hui beaucoup de mal avec ce petit mot : dont ?
« Dont » est un pronom relatif qui s'utilise à la place de « de que ». Il renvoie à un être, ou à une chose, auquel il a déjà été fait référence et s'emploie avec les verbes dont le complément est introduit par de. Mais « dont » pose problème à beaucoup de gens. Il n'est pas rare d'entendre, dans le langage parlé, quelqu'un vous parler d'une chose « qu'il a besoin »... Cette formulation populaire est fautive, bien sûr... du point de vue de l'Académie. Ce n'est pas très élégant mais c'est un péché populaire, donc véniel.
Il était déjà manifeste que le seul dieu qui domine la société est celui des affaires.
De L'Oréal, on aurait pu attendre plus distingué. En effet, on n'est pas fidèle de mais fidèle à quelqu'un ou quelque chose. Être le « fidèle de » est tout à fait différent. Dans ce cas, fidèle n'est plus un adjectif mais un substantif. On est fidèle à un parfum, mais on peut être en même temps le fidèle d'une religion. Les communicants de L'Oréal (plutôt que les « communiquants ») se sontils trompés innocemment ou l'ont-ils fait exprès ? Leur faute de français est-elle due à une négligence coupable et au peu de soin avec lequel le monde de la marchandise traite notre langue ? Ou bien relève-t-elle d'une subtile manipulation linguistique ? Une forme de message subliminal qui consisterait à faire de l'attachement à la marque en question une question quasi religieuse...
Cette hypothèse ne peut pas être tout à fait écartée.
Il était déjà manifeste depuis longtemps que le seul dieu qui domine la société capitaliste est celui des affaires. L'Oréal n'est pas le seul groupe capitaliste à se prendre pour Dieu. Dans le même registre, nous avions déjà eu « divins », ce qui n'est pas sûr... (on peut aimer le chocolat et ne pas les « adorer »).
On nous dira peut-être que nous cherchons la petite bête... En l'occurrence la bête à bon Dieu cachée dans une pub pour colorant... Mais en matière de langage et de communication, c'est le diable qui se cache dans les détails.
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir