Culture&Savoirs

Bortnikov à la dérive sur le fleuve des morts

L'HumanitéALAIN NICOLAS
Dans un Paris fantomatique, un jeune « écrivaillon » erre entre morts et vivants, entre russe et français. Une descente aux enfers dans une langue torrentielle et irrésistible.
FACE AU STYX de Dimitri Bortnikov.Rivages, 750 pages, 21 euros.
«Àfaire pleurer Virgile d'un oeil et rire de l'autre. » Voilà comment il la voit, « sa tronche », Dimitrius, ou si l'on veut Dimitri, le « cosaque » de Paris. Entre le rire et la pitié, comme celui qui guida Dante aux Enfers, le lecteur de Face au Styx fraie son chemin dans la forêt profonde de ces pages hallucinées. Dimitri vit dans un entre-monde instable, un univers parallèle qui tangente avec le nôtre en quelques rares points de contact. Le monde de Dimitri est à chercher quelque part entre la vie et la mort, entre le russe et le français, entre la jouissance et la décrépitude.
Dimitri est un Russe qui vit à Paris, sans ressources. La tranche de vie qu'il nous donne commence par la mort de Norma, une chatte qu'il gardait pour un vieux en voyage, contre hébergement. La mort de Norma un matin où il faisait beau, chez le véto qui a aussi piqué le chat tigré d'un garçon, nous tord les tripes d'entrée. Bortnikov la raconte sans cruauté, sans détachement, avec une douceur qui peut, on le sent, se changer en férocité. Le roman procède ainsi, caressant ou grinçant, à l'image de la vie de Dimitri, l'« écrivaillon ». Avec pour unique bagage, un article sur Soutine qui a attiré l'attention de quelques connaisseurs. Il finit par dénicher un petit boulot qui lui permet de survivre. Cela n'a pas été facile. Il aura fallu, au prix de quelques concessions, « frapper aux tripes! au centre! à l'administration! ». Bilan: assistant de vie (remplaçant) envoyé par la mairie auprès de personnes âgées. Il fait vite le tri, écartant les Scandinaves,
« bio à mort », les Anglais ­ « les meilleurs sont en Russie » ­, pour ne garder en fin de compte que la « vieille France », à l'image de Marquise, dont « les grands ancêtres grattaient le dos à Pierre le Grand et qui prétend avoir eu une histoire avec Winston Churchill ».
Au fil de l'avancée du récit, on ne sait plus vraiment si on est dans le passé ou le présent, si on parle de morts ou de vivants. Bortnikov nous entraîne dans un Paris peuplé de personnages fantomatiques, à l'existence précaire. On croise ainsi Samouraï, une grande Japonaise toujours en train de chercher à sauver son amant Cowboy d'on ne sait quelle dérive, Gina, qui aimerait bien mettre une bonne fois pour toutes le grappin sur Dimitri, un grand-père et une grandmère, Olga, un amour d'enfance, « avec des genoux à casser des noix », Babyl, l'ami, Damiane, la mère de son fils Victor, et bien d'autres, Russes ou Parisiens, d'aujourd'hui ou d'hier. Repères stables dans ce monde mouvant, Ourson, le fils, et Fevronia, « la fille rencontrée même pas belle sous la pluie » devant le Café de la Mairie, place Saint-Sulpice, à qui le lie un amour qu'il n'arrive pas à éteindre.
NÉ EN 1968 À SAMARA, DMITRI BORTNIKOV A REÇU EN 2000 LE BOOKER PRIZE RUSSE POUR LE SYNDROME DE FRITZ. IL A NOTAMMENT PUBLIÉ EN FRANCE REPAS DE MORTS ET SVINOBOURG.
« Les avaros, ça vient comme l'hiver. Tout doux d'abord ! Par un petit flocon. » Ainsi, d'« avaro » en « avaro », d'« emmerde » en « emmerde », va la descente aux enfers « sans GPS » de Dimitri,
qui s'inscrit peu à peu dans son corps, « voûté à la Richard III », finissant par avoir cette « tronche » à faire pleurer Virgile. Dans ce voyage, Bortnikov s'embarque porté par un verbe torrentiel, réquisitionnant tous les points d'exclamation disponibles, mobilisant sans hésiter les plus baroques des comparaisons. Une langue irrésistible, dont la saveur n'est pas le moindre atout de ce roman qui nous fait retrouver le charme des lectures interlopes que plus personne n'ose proposer.
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir