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Un revenu garanti à chacun: radiographie des projets

L'HumanitéSÉBASTIEN CRÉPEL
Le débat qui se joue en vue des élections autour de l'idée d'un « revenu universel » traduit les aspirations et les craintes liées aux mutations induites par la révolution numérique. Mais derrière des appellations parfois voisines se cachent des projets différents concernant la place de chacun au travail et dans la société.
C’est la nouvelle ligne de clivage entre les prétendants socialistes à l’Élysée. Preuve que l’idée sous-jacente fait débat. À dix jours du premier tour de la primaire du PS, le « revenu universel d’existence » avancé par Benoît Hamon rassemble contre lui, et par-delà leurs diff érences, ses trois principaux concurrents, Manuel Valls, Arnaud Montebourg et Vincent Peillon. Derrière l’off ensive, la cible est moins la proposition elle-même que le candidat qui la porte, crédité d’une montée dans les intentions de vote ces dernières semaines. Mais celui-ci a décidé de pousser son avantage en portant ce projet comme un étendard de sa diff érence et de son originalité. « Arnaud, Vincent, Manuel, au moins, je les aurai mis d’accord sur une chose, c’est dommage que ce soit contre la principale innovation sociale du moment », a riposté mardi soir l’ancien ministre. Sans doute, la popularité nouvelle du candidat n’est pas étrangère à cette proposition qu’il a eu le loisir d’exposer à un large public à l’occasion de son passage à l’Émission politique, sur France 2, le 8 décembre dernier. Car l’idée de découpler les revenus de l’emploi que l’on occupe ou non, si elle est débattue depuis des lustres, trouve un écho renouvelé avec la montée du chômage, qui précarise les moyens d’existence de chacun, mais surtout avec les mutations du travail salarié induites par la révolution numérique : l’aspiration à davantage d’autonomie au travail qu’elle rend possible, mais aussi le risque de précarisation, à l’instar de l’ubérisation, qui rejette les travailleurs aux marges du salariat.
REVENUS DE BASE, UNIVERSEL, SÉCURITÉ D’EMPLOI ET DE FORMATION… LE DÉBAT S’INVITE DANS LA PRÉSIDENTIELLE. 1 MINIMUM DÉCENT OU REVENU POUR TOUS, LES FAUX AMIS
Si la formule préconisée par Benoît Hamon est aujourd’hui la plus médiatisée, il n’est pas le seul à revendiquer la mise en place d’un revenu ou d’un salaire garanti au-delà des aléas de l’emploi. D’autres candidats y font référence dans une version plus ou moins détaillée, comme Jean-Luc Bennahmias, autre candidat à la primaire PS, ou Yannick Jadot, au nom d’Europe Écologie-les Verts (EELV), voire franchement dénaturée, à l’instar de Manuel Valls, qui, pour ne pas être en reste, propose une fusion des minima sociaux, qui seraient désormais accessibles aux 18-25 ans, sous le nom de « revenu de base ». Une formule reprise d’un rapport de François Chérèque de novembre pour Terra Nova, la boîte à idées sociale-libérale, qui opposait à la « trompeuse simplicité d’un revenu universel » l’idée de « fusionner les minima actuels dans un seul et unique “minimum décent” ». Une proposition pas si loin de « l’allocation unique » de François Fillon.
GATTAZ « TRÈS RÉSERVÉ » « Quand on parle de revenu universel, on est autour de 500 milliards d'euros, c'est absolument pas possible. » Pierre Gattaz, président du Medef. PROTECTION SOCIALE Un revenu sécurisé pour chacun, une exigence qui monte dans le débat électoral
Rien à voir donc, ou si peu, avec la proposition d'un revenu versé à tous sans condition de ressources ni d'emploi, ni même avec celles qui, pour opposées qu'elles soient au « revenu universel », n'en proposent pas moins une sécurisation de la rémunération du travail.
2 CHANGER LE RAPPORT AU TRAVAIL OU À LA PAUVRETÉ ?
Au coeur de la controverse entre les tenants d'un revenu d'existence pour tous ,d'un côté, et ceux, de l'autre, d'un « salaire universel » ou d'une rémunération continue et garantie à chacun par la sécurisation des parcours de formation et d'emploi, se trouve en effet la place reconnue au travail et aux travailleurs. Pour l'ex-ministre de l'Éducation, qui avance à pas comptés, puisqu'il a récemment confié à Libération qu'« il faudra voir, en fonction des expérimentations et de ce qu'on aura fait pour les jeunes, si cette allocation » qu'il propose de 750 euros sera généralisée à tous ou « accordée sous condition de ressources », celle-ci ne vise pas à remettre en cause le marché du travail et ses règles, mais plutôt à s'adapter à leur évolution. Dans un contexte de « raréfaction probable du travail liée à la révolution numérique » engendrant son lot de destructions d'emplois et de baisses des moyens de subsistance tirés du travail rémunéré, le revenu universel sera une réponse pour permettre à chacun de choisir de travailler moins, voire de « s'épanouir dans d'autres activités que l'emploi ». Le candidat à la primaire du PS s'est visiblement inspiré d'une étude de la Fondation Jean-Jaurès, qui envisageait, en mai dernier, « les incidences sociales et économiques » de « trois scénarios de revenu de base » fixé à 500, 750 ou 1 000 euros par mois. Ses auteurs y développaient une « approche sociale-démocrate (qui) pourrait concevoir le revenu de base comme une adaptation de la protection sociale (...) aux nouvelles formes de travail et notamment au développement de la pauvreté laborieuse », en assurant à tous les conditions d'« une vie digne » sous la forme d'un revenu d'un « montant proche du seuil de pauvreté ».
3 LE « CHANTAGE À L'EMPLOI » AU COEUR DU PROBLÈME
C'est une tout autre philosophie qui anime ceux qui proposent de dépasser le marché capitaliste du travail, à l'origine de l'existence du chômage, plutôt que de s'adapter à sa rétraction ou à sa mutation. Le Réseau salariat, dont est membre l'économiste communiste Bernard Friot, défend ainsi, plutôt qu'un revenu d'existence qui fait de « l'emploi la forme naturelle du travail » et « présuppose la pérennisation des institutions capitalistes du travail », « l'institution d'un statut politique du producteur, donnant droit à un salaire à vie attaché à la qualification personnelle » et non à l'emploi ou au poste qu'on occupe. Ce salaire serait collecté via des cotisations sur la valeur ajoutée de chaque entreprise et versé à chacun dès 18 ans en fonction de sa qualification (selon une échelle allant de 1500 à 6000 euros) par « des caisses des salaires, gérées par les seuls travailleurs », expliquait Bernard Friot dans l'Humanité du 2 janvier. Il permettrait aux travailleurs de se défaire du « chantage à l'emploi ». Un peu sur le modèle des fonctionnaires et retraités, qui « sont des salariés à vie qui nous montrent que nous pouvons travailler, c'est-à-dire produire de la valeur économique égale à notre qualification, sans passer par le marché du travail, ni produire des marchandises, ni valoriser de capitaux », explique le Réseau salariat.
Porteur d'une critique comparable du revenu d'existence déconnecté du travail, le projet du PCF d'un « système de sécurisation de l'emploi et de la formation tout au long de la vie » diffère du précédent en ne retenant pas l'idée du « salaire à vie », car il entend au contraire viser le « dépassement du salariat, qui est un rapport de dépendance » à l'employeur (voir l'entretien avec Catherine Mills en page 6). Mais, concrètement, l'effet en termes d'instauration d'une rémunération sécurisée tout au long de la vie serait le même, puisque, « plutôt que de rejeter sur le marché du travail, c'est-à-dire au chômage, les travailleurs dont les emplois doivent pouvoir évoluer », le projet communiste prétend permettre à chacun d'alterner « les périodes de travail salarié et les périodes de formation rémunérées, à la faveur d'une réduction générale du temps passé à travailler ».
Cette dernière idée fait son chemin : même s'il n'en reprend pas la dénomination, Arnaud Montebourg défend une mesure qui s'en rapproche, avec la création d'un « contrat de formation, permis par la mise en place d'un nouveau régime d'assuranceformation ». Le candidat à la primaire PS ne précise pas le type de rémunération prévu, mais l'ambition de « sécurité professionnelle » (un terme inspiré de la sécurité sociale professionnelle de la CGT, qui propose elle aussi de garantir la permanence d'une rémunération en sécurisant les parcours professionnels) mérite d'être soulignée : « Aller de l'emploi à la formation sans passer par la case chômage. C'est le sens de cette proposition », écrit le candidat.
DES EFFETS DISCUTÉS SUR LE PARTAGE DE LA VALEUR AJOUTÉE
Qui seront les véritables gagnants d'un revenu versé à tous, sans condition de ressources ni d'emploi ? Difficile à dire. « Le revenu de base est alternativement présenté selon les auteurs comme favorable aux employés ou aux employeurs dans la négociation salariale », explique une étude de mai 2016 de la Fondation Jean-Jaurès, qui pointe notamment la possibilité d'un « effet d'aubaine » pour les entreprises, « ces dernières ajustant alors les salaires à la baisse ». Autre question : celle de la « réorientation de l'ensemble de l'assiette actuelle du financement de la protection sociale » pour financer la mesure ne ferait pas forcément que des heureux, étant entendu que le revenu de base aurait « vocation à couvrir l'ensemble des besoins minimaux en termes de logement, de santé ou de retraites »...
MACRON ANTI-REVENU UNIVERSEL Richard Ferrand, secrétaire général du mouvement En marche ! d'Emmanuel Macron, a écarté hier la piste du « revenu universel », car il juge qu'elle revient à admettre « l'idée qu'il faut s'installer dans le financement durable d'un chômage de longue durée ».
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir