Débats&Controverses

La démocratie peut-elle se passer des partis politiques?

L'Humanitéjeudi 12 janvier 2017
Rémi Lefebvre Professeur de science politique, université Lille-II
Nicolas Marques/KR Images
La défiance s'est radicalisée
Les partis politiques sont voués aux gémonies. La défiance dont ils font l'objet est aussi ancienne que les partis eux-mêmes mais elle s'est radicalisée. On leur reproche de cultiver des oppositions stériles et de s'être réduits au fil du temps à des machines de pouvoir sans réel soubassement idéologique. Les « appareils » partisans, recroquevillés sur leurs jeux et enjeux propres (qui empêchent la recomposition à gauche), sont synonymes de confiscation du débat public. Les militants ont progressivement déserté des organisations dont l'ancrage dans la société s'est fortement réduit et qui apparaissent souvent comme des syndicats d'élus, vivant de subsides publics, grâce aux lois de financement de la vie politique.
Les primaires ont encore affaibli un peu plus les partis. Elles apparaissent comme une stratégie de survie pour les grandes organisations, comme le PS et LR, qui cherchent à maintenir la valeur de la marque partisane en démocratisant son appropriation par le candidat grâce à une procédure ouverte. Mais les militants sont dépossédés de leur pouvoir de sélection des candidats élargi aux sympathisants. À quoi bon adhérer alors à un parti ? Le programme du parti n'a plus de sens car son élaboration est en quelque sorte individualisée : chaque candidat doit construire son offre programmatique. Le PS a ainsi renoncé pour la première fois de son histoire à produire un véritable programme à l'occasion des prochaines élections présidentielle et législatives.
Au final, que reste-t-il aux partis ? D'abord une vague fonction de mobilisation électorale dont beaucoup de commentateurs doutent de la pertinence tant les médias semblent « faire l'élection » et les campagnes devenir une affaire d'argent. Ensuite une fonction de sélection des candidats aux élections locales et législatives. Les notables qui dominent les partis refusent à ce niveau d'élargir le processus de désignation du candidat pour se maintenir en place.
Faut-il congédier pour autant les partis ? Peut-on imaginer une démocratie post-partisane ? Rien n'est moins sûr tant que la démocratie restera représentative, ce qui constitue le scénario politique le plus probable des années à venir. Les partis sont les enfants du suffrage universel, comme l'a bien montré Max Weber il y a plus d'un siècle. Ils concourent à l'expression du suffrage, nous dit la Constitution. D'ailleurs ceux qui les critiquent le plus s'appuient de fait sur de réelles organisations même s'ils leur dénient le qualificatif de parti. Jean-Luc Mélenchon, après avoir cultivé l'esprit de parti (conçu comme une avant-garde éclairée), s'en est émancipé mais il s'appuie bien sur une organisation en devenir, fût-elle « insoumise ». Le mouvement d'Emmanuel Macron, En marche !, qui combine horizontalité et verticalité, n'est pas très éloigné du parti (dont il privilégie une version « collecte
de fonds »). En Espagne, Podemos s'est construit contre les organisations classiques et la « loi d'airain » de l'oligarchie partisane (Roberto Michels) mais s'institutionnalise et se professionnalise politiquement en jouant le jeu de l'élection. Le parti-mouvement tend à se banaliser et se normaliser. L'enjeu est aujourd'hui, notamment à gauche, de réinventer la forme partisane en l'adaptant à une société valorisant plus la participation. Les partis doivent construire de nouveaux liens avec la société, favoriser l'implication des citoyens sur de nouvelles bases plus résiliaires et lutter contre leurs pesanteurs oligarchiques. À gauche l'enjeu est de construire des formes organisationnelles qui puissent repolitiser les milieux populaires et entreprendre la bataille culturelle contre le libéralisme. Les forces progressistes ne peuvent faire l'économie d'organisations qui doivent être le creuset de nouvelles alliances sociales entre classes moyennes et catégories populaires, que la droitisation de la société tend à dissocier. Sur cette question comme sur d'autres, la gauche a un devoir de réinvention. Le parti, fondé sur l'action collective, c'est « l'arme des faibles », écrivaient les théoriciens élitistes de la fin du XIXe siècle. Face à la domination idéologique de la droite, la gauche ne saurait s'en priver.
Le cadre institutionnel est obsolète
Le débat sur la fin des partis politiques fait rage depuis des années. Les termes binaires dans lesquels il se mène ne me paraissent pas de nature à nous aider à affronter les défis contemporains. Pour ou contre les partis politiques ? Là n'est pas exactement la question. Si elle se pose, c'est que la forme parti telle qu'elle a existé au XXe siècle est à bout de souffle. C'est aussi que le cadre institutionnel dans lequel évoluent les partis politiques se trouve obsolète et discrédité. C'est enfin que les frontières entre les partis actuels de gauche semblent reposer sur des clivages correspondant au monde du XXe siècle.
Nous aurons demain comme hier besoin d'organisations politiques. En effet, si la vie politique se veut démocratique, elle doit reposer sur des formes collectives de délibération. On peut changer le nom de ce cadre, cela ne dit rien sur la façon de bâtir un espace commun de fabrication politique. Les partis issus du XXe siècle sont d'abord critiqués en raison de leur fonctionnement pyramidal, vertical. La place de l'individu apparaît comme niée, diluée dans le tout collectif. L'arrivée des femmes dans l'espace politique et le changement des rythmes de vie posent également la question du temps dans l'élaboration politique. Les façons de faire ­ longues réunions publiques avec tribuns se succédant derrière la tribune, tracts bavards distribués sur les marchés, monopolisation de la parole dans les réunions par les plus rompus à l'exercice... ­ apparaissent en partie dépassées par l'essor d'Internet ou une lassitude à l'égard des formes traditionnelles de militantisme. Il est plus simple de dire ce qui dysfonctionne que de tracer une autre voie opérationnelle. Mais nous ne pouvons répondre qu'aux questions que l'on se pose. Et celles-ci sont décisives pour l'avenir.
À l'adaptation des formes de l'organisation politique au monde contemporain s'ajoute l'attractivité du projet politique. Si les partis français à gauche semblent passés de mode, c'est aussi, voire avant tout, que leur proposition politique n'apparaît pas comme suffisamment séduisante. Syriza, dans un style classique, puis Podemos, dans un genre plus innovant, sont des partis qui ont percé de façon significative. En France, le Front national est un parti qui progresse là où le PS s'effondre depuis le fiasco gouvernemental. Pour s'engager dans une organisation politique, il faut estimer que cet engagement est utile, qu'il donne de l'espoir, du sens, une perspective d'avenir. S'attacher à la forme ne doit donc pas faire oublier le fond. Mais les deux ne doivent-ils pas en réalité être liés ?
Clémentine Autain Porte-parole d'Ensemble !
PhotoPQR/Ouest France/Maxppp
Ma conviction, c'est que nous avons besoin d'une force politique nouvelle capable de dessiner un projet émancipateur, social et écologiste, du XXIe siècle. Cette nouvelle force ne se créera pas de toutes pièces, en dehors de l'apport des partis existants. Elle mêlera des courants, des militants porteurs de traditions diverses issues du mouvement ouvrier et de l'écologie politique. Pour être une force large, elle devra accepter cette hétérogénéité des cultures tout en assurant une cohérence d'ensemble, forcément nouvelle, mais dont nous voyons année après année la possibilité de se dégager. Mais, et ce point est fondamental, cette nouvelle force ne saurait résulter d'un simple réagencement de l'existant, d'une seule recomposition à partir des appareils actuels. Fatigués par les alternances qui se succèdent et ne changent rien, les Français, comme ailleurs en Europe et à travers le monde, cherchent une voie nouvelle, une rupture. Et donc du neuf. C'est à cette tâche que, du côté de l'émancipation humaine, nous devons nous atteler.
Beaucoup à reconquérir et à inventer
Quand on aura supprimé les partis, la démocratie s'en portera-t-elle mieux ? Il est de bon ton d'en faire en bloc les responsables de la crise de la politique. Mais n'est-ce pas une analyse en trompe-l'oeil, finissant par masquer les causes profondes et les véritables responsables et servant au final la transformation de la politique en un concours d'ego et de marketing ? Nous sommes confrontés à une crise profonde : des institutions, de sens, de repères communs, de confiance... La démocratie est mise en cause de manière radicale par le pouvoir de l'argent. Pour autant, il y a bien une crise de la représentation, et ce, dans toute la société, bien au-delà du champ politique. Les citoyennes et citoyens en ont assez de se voir confisquer leur pouvoir. Ils ont raison. Pour certains, la politique n'a, en effet, pour objectif que d'exercer une domination sur les choses et les êtres. Le combat de la participation et de la souveraineté populaires est un enjeu majeur. Au-delà des apparences, qu'apporte vraiment, par exemple, le « mouvement » d'Emmanuel Macron comme renouvellement en la matière ?
La nature d'une organisation dépend de ses objectifs. Et toute organisation collective est un organisme vivant qui génère aussi ses propres défauts, qu'il est capable ou non de corriger. La critique des partis en général cède rapidement à la facilité. Et leur défense et illustration en miroir le ferait tout autant. Pour ce qui me concerne, je n'ai pas ad-
JAURÈS« LA SOUVERAINETÉ POLITIQUE DU PEUPLE EST MALLÉABLE, ELLE SE TRANSFORME ET SE RÉALISE, SELON LES MOMENTS, SELON LES PEUPLES. »
héré à n'importe quelle organisation, mais à une organisation précise, le Parti communiste, dont le but est d'unir la classe de ceux qui n'ont à perdre que leurs chaînes face à ceux qui exercent la domination autorisée par leurs titres de propriété. J'ai adhéré à une organisation qui promeut la participation de chacune et chacun à un grand mouvement d'émancipation, qui veut dépasser le capitalisme et, comme son nom l'indique, partager les avoirs, les savoirs et les pouvoirs. Loin des logiques de « supporteuriat », dans et hors des institutions, faire grandir le pouvoir citoyen. Je ne me sens donc pas concerné par la critique sui generis des partis : mon parti n'a pas les mêmes défauts que les autres, pourrais-je dire. Je ne me retrouve pas dans cette manière de découper le monde en deux : la classe politique d'un côté et celle des citoyens de l'autre. C'est une façon supplémentaire de démunir les gens de leur possibilité d'agir. Prendre parti doit être un geste noble, celui de se reconnaître dans une vision et une visée, dans un collectif où les orientations communes s'élaborent et se délibèrent. Celui de choisir d'agir avec d'autres. Cela comprend l'exigence d'être enraciné dans la société et d'oeuvrer à rassembler les énergies disponibles dans leur diversité. Pour moi, s'organiser collectivement est une nécessité du combat.
Car, enfin, n'oublions quand même pas que nous évoluons dans des institutions verrouillées, où les forces dominantes s'efforcent de maintenir des alternances enfermées dans le dogme libéral, et qui voient le pouvoir d'une oligarchie financière prendre plus de poids chaque jour. C'est dans ce contexte que se font jour des mouvements de citoyens qui n'en peuvent plus de ce verrouillage. Tenter de détourner leur juste colère contre un prétendu « système des partis » est une pente plus que dangereuse et une tromperie. Quel comble que l'invention du parti antipartis... Pour que la politique ne soit pas un territoire d'hommes seuls, aventuriers ou intrigants, où la souveraineté populaire et la citoyenneté ne seront jamais que des illusions, il y a beaucoup à reconquérir, mais aussi à inventer. Pour faire de la politique une propriété populaire et de la République un bien commun renouvelé. Belle ambition pour un parti...
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir