Culture&Savoirs

Le Roman impossible, l'écriture comme champ de bataille

L'HumanitéSOPHIE JOUBERT
Un romancier tente d'écrire un livre sur la mort de Malik Oussekine. Le cinquième roman de Thierry Hesse est un passionnant labyrinthe littéraire, historique et politique.
LE ROMAN IMPOSSIBLE, de Thierry Hesse.Éditions de l'Olivier, 336 pages, 19,50 euros.
L'écriture est un prurit. Une insupportable démangeaison que rien n'apaise, une attaque de crabes qui dévorent le visage et les parties génitales. C'est ce qui arrive à Samuel Richard, romancier en panne qui peine à achever un manuscrit sur Malik Oussekine, étudiant français d'origine algérienne, mort des suites de violences policières le 6 décembre 1986, lors d'une manifestation contre la loi universitaire Devaquet. Tandis qu'il rumine l'échec de son précédent livre, il est contacté par un étrange dentiste qui veut l'employer comme nègre. Moyennant une forte somme, il devra écrire la biographie de son ancêtre, le duc d'Aumale, un colon raciste, gouverneur général de l'Algérie entre 1840 et 1847.
« Pourquoi j'écris ce roman-ci et pas un autre ? »
D'un côté, un livre qui se refuse sur un événement marquant de sa jeunesse, emblématique pour la génération « Touche pas à mon pote » d'une prise de conscience politique. De l'autre, une opportunité financière qui nécessite de vendre son âme pour réhabiliter une figure historique peu recommandable. La contradiction semble impossible à résoudre. Quel est le prix à payer pour être libre de créer? Le commanditaire, Eugène Sabreuil, un bourgeois de province épris de chasse, devient pour le romancier un abcès de fixation. Comme pour matérialiser le pacte faustien qui les unit, les deux hommes sont atteints de la même maladie de peau. De manière franchement comique, les « bouffonnes attaques de crabe » du praticien sont déclenchées par la mention du nom d'Éric Woerth, trésorier
de l'UMP accusé de diverses mal, versations financières, jugé (et relaxé) pour trafic d'influence dans l'affaire Bettencourt.
« Pourquoi j'écris ce roman-ci et pas un autre? » s'interroge Samuel Richard, qui change sans cesse de sujet, abandonne « le livre de Malik » pour écrire la biographie du duc
d'Aumale, puis embrasse la cause de Sakineh Mohammadi Ashtiani, une Iranienne condamnée à la lapidation pour adultère. Les voies de la création sont, sinon impénétrables, souterraines, buissonnières, labyrinthiques. Passionnant objet littéraire, le Roman impossible est le récit d'un livre en train de s'écrire,
fait de multiples tentatives, de contrebande, de digressions, de pistes de recherche creusées puis laissées de côté. À la trame principale sont juxtaposés, dans une police de caractère différente, des fragments de ces romans non aboutis. Tout finira par s'emboîter au terme d'une enquête intime, his-
torique et politique qui immerge le lecteur dans les tractations diplomatiques de la France avec l'Iran, dans l'Algérie du XIXe siècle ou dans les bureaux feutrés des ministères sous la première cohabitation.
L'écrivain est un révélateur obsédé par le temps
Il serait trop simple de voir en Samuel Richard un banal décalque de Thierry Hesse, même si on leur reconnaît de nombreux points communs. Marchant dans les pas du Philip Roth d'Opération Shylock ou du J. M. Coetzee de Journal d'une année noire, il brouille les pistes, déjoue la tentation de lire les romans à l'aune de la biographie de leur auteur, coupe court à la question galvaudée du réel et de la fiction. S'il se cache, c'est pour mieux livrer les mystères de la « chambre jaune » de l'écrivain, ses doutes, ses travaux documentaires préparatoires, ses blocages ou ses discussions avec son éditrice, patiente interlocutrice aux interventions aussi parcimonieuses que celles d'un psychanalyste. « Les romans sont des palimpsestes, qui tirent leur substance de la bibliothèque », avoue Samuel Richard, qui compare l'écriture à un chantier de fouilles archéologiques. L'écrivain est un révélateur obsédé par le temps, une plaque sensible qui rend visibles des liens souterrains entre des événements, parce qu'ils le touchent intimement.
Comme on déterre un secret de famille, Thierry Hesse dévoile les stigmates laissés dans nos vies par la mort de Malik Oussekine. Le retour du refoulé, la marque lancinante d'une mauvaise conscience collective, une « funeste traînée que sa mort criminelle, bien qu'assourdie depuis trente ans, avait produite chez nous. Dans notre pays. Dans nos cités. Dans nos rues, nos entreprises, nos administrations et nos écoles. Dans les têtes. Des "frustrations" ». Les peurs et les empêchements de Samuel Richard sont bel et bien les nôtres.
LireLactu
Parcourir
Rechercher

Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir