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France Javelle, une vie et une mort pour Tati Barbès

L'HumanitéMARIE BARBIER
Cinq ans après le suicide de cette cadre de 54 ans, l'ancienne directrice du magasin historique de Barbès, Catherine L., devrait comparaître aujourd'hui pour harcèlement moral. Avant de se donner la mort, France avait laissé des lettres manuscrites pour que justice lui soit rendue.
GRIPPE : « LOURD BILAN » EN VUE Le bilan de l'épidémie de grippe sera « probablement lourd » cette année, a averti hier la ministre de la Santé, Marisol Touraine, qui a appelé, devant l'engorgement des services hospitaliers, à reporter les opérations non urgentes. 9 C'est le nombre de facultés de médecine sur 37 qui ont pris des mesures pour se prémunir contre les conflits d'intérêts avec l'industrie du médicament, selon une étude de l'association Formindep.
On ne sait pas précisément quel jour France Javelle s'est donné la mort. Le mercredi 4 janvier 2012, cette cadre de 54 ans s'est rendue normalement au magasin Tati de Barbès (Paris 18e), où elle travaillait depuis vingtsix ans. Le jeudi était son jour de repos. Mais elle n'est pas venue travailler le vendredi, ni le samedi. Pas dans ses habitudes, elle qui ne prenait jamais un jour d'arrêt maladie et dont collègues et amis s'accordent à dire que « Tati était toute sa vie ». Le dimanche 8 janvier, les pompiers ont forcé la porte de son HLM d'Argenteuil (Val-d'Oise) et découvert son corps.
Entre le 5 et le 8 janvier donc, avant d'avaler des médicaments et du produit pour déboucher les canalisations, France Javelle a écrit trois lettres manuscrites. La première pour la police, en leur laissant des chèques pour payer impôts et loyer, la deuxième à son frère et la dernière, de douze pages, à son beau-fils, Pascal Rolin. « Il y avait huit à dix pages sur son travail où elle racontait tout ce qu'on lui avait fait subir, raconte cet informaticien de 53 ans. Elle écrivait : "Ils veulent que je parte, mais je ne partirai pas comme ils le souhaitent." » Une source proche du dossier, qui a pu consulter ces lettres, y a vu « un journal de bord de son harcèlement moral, avec parfois des dates, des faits très précis ». Comme un testament pour que justice lui soit rendue, à titre posthume. Cet après-midi, cinq ans quasiment jour pour jour après ce suicide, l'ancienne directrice du magasin Barbès de Tati, Catherine L., devrait connaître aujourd'hui la date de son procès devant la 31e chambre du tribunal correctionnel de Paris pour harcèlement moral. Elle risque deux ans d'emprisonnement et 30 000 euros d'amende.
Une charge de travail énorme et des brimades quotidiennes...
La lente descente aux enfers de France Javelle commence en octobre 2010 lorsqu'elle obtient une promotion dont elle ne veut pas. Elle devient responsable du rayon textile ­ homme, femme, enfant, lingerie. La charge de travail est énorme et les brimades quotidiennes : ordres et contre-ordres, critiques, propos dégradants et humiliants devant ses collègues ­ « Vous êtes une adolescente, vous le resterez
toute votre vie », « Vous ne servez à rien », « enfant gâtée », « demeurée », « attardée », « incapable » ­, mise à l'écart des réunions de cadres. Et un isolement organisé : elle n'a plus le droit de tutoyer ni de déjeuner avec ses anciennes collègues.
«Enfant gâtée », « demeurée », « incapable », «vous ne servez à rien...»
France Javelle est entrée à 28 ans chez Tati, alors propriété de la famille Ouaki. Trois ans plus tôt, elle a perdu son mari d'un cancer du poumon, elle ne se remariera jamais. « Elle avait une vie très modeste dans son petit appartement, se souvient Pascal Rolin, premier enfant de son mari disparu, avec qui France a eu une fille. Elle était très organisée, économe. Quand c'était la famille Ouaki, elle se plaisait bien à Tati. » En dépôt de bilan, ces derniers sont rachetés
en 2004 par le groupe Eram. Les syndicats dénoncent alors la mise en place d'un management par la peur.
L'année précédant son suicide, ses proches la voient dépérir. Elle perd, en peu de temps, beaucoup de poids. Au prin-
temps 2011, quand il la revoit après trois mois d'absence, Pascal Rolin ne la reconnaît pas. « C'était une femme très apprêtée, maquillée. Là elle n'avait plus que les os sur le visage. Elle tremblait, je ne l'avais jamais vue comme ça. » Sur les conseils de son beau-fils, France consulte un médecin qui l'arrête plusieurs semaines pour dépression. Elle suit aussi un bilan de compétences pour tenter de changer de travail ­ elle veut devenir esthéticienne. Mais, à son retour,
injonctions contradictoires, humiliations et remarques blessantes sur son physique ­ « Vous devriez faire de la chirurgie esthétique » ­ reprennent. Les 3 et 4 janvier, France Javelle est convoquée à deux entretiens dont elle ressort en pleurant. Elle se donnera la mort quelques jours plus tard. « Il y a parfois des doutes sur l'origine des suicides liés au travail, mais dans ce cas-là, ça ne fait pas un pli », témoigne une source proche de l'enquête.
Beaucoup regrettent que la direction de Tati ­ « qui ne pouvait pas ne pas savoir » ­ soit passée entre les mailles des poursuites judiciaires. Deux ans après le suicide de France Javelle, Catherine L. a conclu un arrangement à l'amiable pour quitter l'entreprise. Elle a rouvert une société en avril 2016. « Pour elle et Tati, la vie continue, résume Pascal Rolin. France, elle, n'est plus là. »
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir