Parents&enfants

Les vêtements, une éducation au fil des âges

La CroixFlore Thomasset
S’habiller seul, un pas vers l’autonomie.
Tom Hull/Gallery stock
De la naissance à l’adolescence, le vêtement véhicule des questions éducatives plus essentielles qu’on ne pourrait le penser.
C’est une de ces routines auxquelles on ne pense plus trop : entre la douche et le café, on enfile chaque matin des vêtements choisis rapidement, en fonction de l’humeur ou du programme de la journée. Et pourtant : « Le vêtement dit quelque chose de ce que l’on est, ou plus précisément de ce que l’on veut être », commence le psychologue et thérapeute familial Thierry Berquière. « C’est une représentation sociale. »
Pas anodin donc, le choix de nos habits, pas plus que celui qu’on fait pour nos enfants, depuis le tout début de la vie. « La layette est le premier cadeau pour le bébé, c’est aussi le premier investissement du parent vers son enfant, l’objet des premières rêveries », poursuit-il. On les voit en effet les femmes enceintes ou jeunes mamans, déambuler dans les magasins spécialisés, tâtant une matière, jaugeant une taille. « Le vêtement est un outil de projection de l’amour, en tant que choisir quelque chose pour l’autre est aussi une manière de se l’approprier », complète la psychanalyste Sylvie Pouilloux.
Il est aussi ce que le parent veut dire de lui-même, de son enfant et de l’éducation qu’il veut lui donner : « Mon mari et moi n’avions pas envie d’habiller notre fille tout en rose, avec mille petits nœuds, ça nous semblait cliché », témoigne Louise, jeune maman à la recherche de tons plus neutres et de motifs modernes : « C’est difficile à trouver », sourit-elle. Johanna, elle, se décide surtout en fonction du confort, couvrant exclusivement son fils de pyjamas douillets. Car comme le bain ou l’allaitement, l’habit est aussi un support pour créer le lien avec son enfant : « Il y a quelque chose de l’enveloppement, de la protection : habiller est un soin », note Thierry Berquière.
À chaque âge, le vêtement représente ainsi plus que ce qu’il semble être. Dès 2 ou 3 ans se profilent, à travers lui, l’initiation au goût et le développement de l’autonomie. « Ma fille a choisi ses vêtements bien avant de les enfiler seule, raconte Marine, mère d’une petite fille de bientôt 5 ans. Généralement, ça se passe bien, sauf quand elle veut mettre des manches courtes en plein hiver ! Cela peut créer des conflits. »
Dans les limites de ce qui est bon pour l’enfant, lui laisser une certaine liberté dans le choix des habits est en tout cas préconisé : « Apprendre à préférer donne du relief à la vie, explique la psychologue Françoise Blaise-Kopp. Choisir, c’est se distinguer, s’affirmer, notamment au sein d’une fratrie. Cela participe de la construction de l’identité. »
Avec les premières années d’école, les enfants apprennent généralement à s’habiller seuls : « Je l’ai vécu comme quelque chose de positif : un pas de plus vers l’autonomie, témoigne encore Marine. D’autant que ma fille fait de bons choix : ses goûts restent largement marqués par ceux que je lui ai inculqués ! »
Plus tard, vers 5 ou 6 ans, cela peut changer : l’enfant s’autonomise davantage et se réfère plutôt à ses petits camarades. C’est, jusqu’à 10 ans, l’« âge de la conformité », explique Françoise Blaise-Kopp. « Avec la scolarité, le mimétisme commence, confirme Sylvie Pouilloux. Il est important de pouvoir respecter les codes vestimentaires de ses pairs. Pour le parent, c’est accepter déjà que l’enfant nous échappe. »
Une étape qui demande de la souplesse aux parents. Agnès y travaille, tolérant les sweats bardés de motifs à paillettes de sa fille de 10 ans. « Disons que je préférerais lui acheter des vêtements plus sobres », sourit-elle. « Ça ne sert à rien, je ne les porterai pas », lui répond Sophie qui se dirige au plaisir, en fonction de ses goûts et de celui de ses amis.
Si les différends avec sa mère sont généralement anodins, le vêtement peut devenir, dans certaines situations, un enjeu plus lourd de sens : « C’est le cas chez les enfants de parents séparés, note Thierry Berquière. Ils ont souvent deux trousseaux, et il est difficile pour eux de naviguer entre les deux. Certains parents changent leur enfant dès qu’ils le récupèrent, ne supportant pas de voir les habits “de l’autre”. » Une source de stress pour les petits. De quoi renforcer en eux un conflit de loyauté.
Puis vient l’adolescence et ses multiples enjeux incarnés notamment dans le vêtement : apprivoisement du corps qui change, structuration de l’image de soi, positionnement dans le groupe et la société. « À l’adolescence, il y a un double phénomène d’affichage et de masquage de la sexualité, décrypte Sylvie Pouilloux. Les ados jouent avec les codes sexuels et sociaux. » Dans ce qui se révèle être, finalement, une recherche d’eux-mêmes : « L’adolescent s’essaie en s’habillant », formule joliment Thierry Berquière.
Pour les parents, il devient alors plus difficile de suivre. Un père peut être interloqué, si ce n’est bouleversé, par la mue de sa fille en toute jeune femme. Un autre sera davantage agacé par ce baggy (« pantalon »), outrancièrement large, porté trop bas. Par son style, de fait, le jeune prend ses distances avec ses parents… Sans totalement se séparer : « Ce que l’adolescent cherche en s’habillant, ce n’est pas un vêtement mais une identité, résume Françoise Blaise- Kopp. Qu’est-ce qui te fait vivre, papa, maman, en tant qu’homme ou femme ? Comment devient-on homme ou femme ? »
L’adolescence, enfin, est l’âge des premiers stages en entreprise, l’occasion de se positionner par rapport aux codes de la société et d’y trouver sa place. « Comme pour beaucoup de choix de cet âge, l’enjeu est d’arriver à la fois à être libre tout en étant inclus dans la société, explique Sylvie Pouilloux. L’éducateur, lui, a la responsabilité de porter toujours un regard bienveillant sur l’enfant : celui qui n’adhère pas aux codes n’est pas indigne pour autant. » Dans une société prompte à juger, c’est ainsi un apprentissage de la tolérance qui se profile, y compris pour le parent.
Entre mimétisme et différenciation, s’habiller est un moyen d’affirmer son identité.
Aldo Sperber/Picturetank
repères
Chers habits…
Selon les budgets type de l’Union nationale des associations familiales en 2015, un couple avec deux enfants de 6 et 13 ans dépense en moyenne entre 154 et 185 € par mois pour les vêtements, en fonction des saisons. Un chiffre qui grimpe jusqu’à 276 € par mois pour une famille avec quatre enfants dont deux adolescents.
Selon l’Insee en 2011, l’habillement et les chaussures représentaient 6 % du budget des familles avec enfants, contre moins de 5 % chez les couples sans enfants.
En 2009, une étude de l’Insee révèle néanmoins que « depuis 1960, la part des dépenses consacrées aux articles d’habillement et de chaussures a diminué de plus de moitié dans le budget des ménages : le volume des achats et leur prix ont moins progressé que ceux des autres postes de consommation ».
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir