Débats

Bernard Arnault a-t-il eu raison de rencontrer Donald Trump ?

La CroixRecueilli par Marie Dancer et Antoine d’Abbundo
Le président du groupe de luxe LVMH, Bernard Arnault, a rencontré lundi Donald Trump. C’est le premier patron français à effectuer une telle visite au président américain élu. À l’issue de l’entrevue, il a évoqué la possibilité d’« agrandir ses usines en Californie, en raison de l’immense succès des produits Louis Vuitton qui y sont fabriqués depuis vingt-cinq ans ».
« La diplomatie d’entreprise est incontournable »
Béatrice Collin
Doyenne de la faculté ESCP-EAP
La rencontre entre le président élu Donald Trump et l’homme d’affaires français Bernard Arnault n’a rien de surprenant. Ce dernier aurait fait la même chose avec Hillary Clinton. Car, au-delà de ce cas particulier, la « diplomatie d’entreprise » est devenue une dimension incontournable chez les dirigeants économiques et que l’on intègre de plus en plus dans nos enseignements en école de commerce, en raison du poids du facteur politique dans le développement des entreprises.
Il ne faut donc pas ramener cette visite à une proximité d’opinion ni de connivence à l’égard de Donald Trump. Cela relève des affaires, et de realpolitik avec celui qui a été élu président des États-Unis, puissance mondiale majeure s’il en est. D’ailleurs, en France aussi le chef de l’État reçoit des industriels étrangers.
Ne nous voilons pas la face, il y a forcément du donnant-donnant dans ce type de rencontres. Il est évident que les entreprises cherchent à négocier avec les politiques des conditions favorables à leur développement en matière, par exemple, de droits de douane, de mesures facilitant la commercialisation de leurs produits… C’est ainsi que les choses se font et cela n’implique pas pour autant tricherie ou malhonnêteté.
À l’issue de sa rencontre avec Donald Trump, Bernard Arnault a annoncé son intention d’agrandir ses usines Louis Vuitton en raison du succès de certains produits aujourd’hui fabriqués en Californie, et de construire un nouveau site avec des emplois à la clé. Cela n’a rien de choquant non plus. En effet, le groupe a des actifs outre-Atlantique et un marché à étendre.
Les grands groupes comme LVMH sont extrêmement mondialisés avec, au bas mot, 90 % de leurs ventes réalisées à l’étranger. Il est logique qu’ils créent des emplois et des usines au plus près de leur marché. Nous ne sommes pas ici dans des considérations de nationalisme économique. De même, Toyota ne fabrique pas 95 % de ses voitures au Japon et personne ne s’en étonne.
En outre, il est fort possible que les projets annoncés par Bernard Arnault étaient déjà à l’étude et que la rencontre avec Donald Trump a été pour lui une occasion de leur octroyer une large publicité. Les Français ne mesurent pas assez le poids de certains grands groupes tricolores dans le monde. Cette rencontre entre le président américain et Bernard Arnault vient mettre au jour cette puissance, qui est réelle.
Enfin, le fait que Donald Trump reçoive ainsi des grands patrons, américains ou étrangers, n’a rien d’inédit. Ses prédécesseurs l’ont fait avant lui et, comme lui, avant même leur entrée en fonction. Car c’est à ce moment-là que les grandes décisions se prennent, ou au moins se préparent. Sans compter le fait que le développement de l’emploi aux États-Unis et l’arrêt des délocalisations ont été un thème majeur de la campagne électorale de Donald Trump. Il est donc en train de tester cette idée et les manières de mettre en œuvre cette promesse sur le terrain.
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Un manque de patriotisme économique
Christophe Ramaux
Enseignant à Paris 1 et membre du collectif Les Économistes atterrés
La rencontre largement médiatisée entre le président milliardaire, Donald Trump, et le milliardaire président du groupe de luxe LVMH, Bernard Arnault, montre que la chose publique se porte mal.
Durant la campagne, le candidat républicain s’est fait élire en se présentant comme le champion du petit peuple américain. Or, on voit clairement qu’il est en réalité le candidat des riches. Il suffit pour s’en convaincre de regarder la composition de son équipe. Il s’agit pour l’essentiel de banquiers et d’industriels qui tous prônent une déréglementation financière et une baisse d’impôts pour les plus fortunés et les sociétés.
Que Trump se soucie de l’emploi aux États-Unis n’est pas choquant. Qu’un dirigeant politique remette à l’honneur l’intervention publique pour lutter contre le chômage est même quelque chose dont on peut se réjouir. En revanche, la façon extrêmement agressive dont il s’y prend, en relançant le dumping fiscal entre États, est préoccupante pour la suite. C’est dans ce contexte politique que la visite d’allégeance de Bernard Arnault à Donald Trump n’est pas un bon signal. On est dans l’ordre du symbole, mais la symbolique est importante.
À la différence de l’Allemagne, nous avons en France un patronat qui se joue et se contre-moque des frontières. Le seul objectif des chefs d’entreprise semble être de satisfaire les actionnaires, parfois au détriment de la croissance et de l’emploi. C’est un patronat qui manque de patriotisme économique, qui considère qu’il s’agit d’une valeur dépassée à l’heure de la mondialisation. Comprenons-nous bien : d’un point de vue économique, il est légitime qu’une entreprise cherche à produire au plus près de ses clients. À ce titre, on peut comprendre que le groupe LVMH veuille agrandir son entreprise en Californie et construire une nouvelle usine en Caroline ou au Texas, comme l’a annoncé Bernard Arnault. Mais on aimerait qu’il fasse la même chose ici. Qu’il ait le même souci de l’investissement et de l’emploi en France. Car ce fleuron de l’économie française doit aussi beaucoup au pays et à la puissance publique qui a accompagné et permis sa croissance en mettant à sa disposition des infrastructures, un réseau éducatif…
Je me demande surtout ce que diraient Bernard Arnault et le grand patronat français si un président français adoptait la même posture que Donald Trump, menaçant les entreprises qui délocalisent leurs activités de représailles. Je suis sûr qu’ils ne manqueraient pas de fustiger une telle politique de protection commerciale.C’est pourtant cette politique qui manque à la France et à l’Europe. L’Union s’est construite comme une vaste zone de libre-échange des biens et des capitaux où les États sont mis en concurrence pour gagner des parts de marché, ce qui est destructeur de croissance et d’emploi. C’est cela qu’il faut changer. L’anecdotique rencontre entre Bernard Arnault et Donald Trump pose ce problème de fond.
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir