Culture

Chet Baker, la trompette et la mort

La CroixArnaud Schwartz
Ethan Hawke livre une prestation époustouflante dans le rôle du légendaire trompettiste de jazz.
Caitlin Cronenberg/Kinovista
Devant la caméra du Canadien Robert Budreau, Ethan Hawke incarne avec une belle conviction le jazzman blanc de la côte Ouest, entre autodestruction et quête de rédemption.
Born to Be Blue ***
de Robert Budreau
Film britannique-canadien-américain, 1 h 37
Que sait-on de Chet Baker, inoubliable interprète de standards tels que Summertime et My Funny Valentine ? Qui fut réellement ce trompettiste blanc au son si particulier, qui fit de l’ombre à Miles Davies et fut l’ami de Dizzy Gillespie ? Le « James Dean du jazz », le « prince du cool » qui chavirait les cœurs sur la côte Ouest dans les années 1950 n’offrait plus, dans les années 1980, que le visage raviné aux joues creusées d’un artiste consumé par sa flamme intérieure – et l’abus d’alcool et de drogues.
Mystère d’une existence à laquelle l’intéressé lui-même donnait des contours mouvants, livrant de variables explications à l’agression de 1966 qui l’avait laissé la mâchoire fracturée et la dentition très endommagée (sans doute une dette impayée à l’un de ses dealers). Fini pour la trompette aux yeux de beaucoup, et pourtant revenu, au prix d’une douloureuse rééducation.
Le Canadien Robert Budreau, 42 ans, s’empare avec réussite de ce moment clé et de cette figure tourmentée en évitant les codes attendus de la biographie filmée. Le scénario joue avec un projet qu’eut le producteur Dino De Laurentiis, qui avait proposé à Chet Baker de jouer son propre rôle dans un film hommage. Dans la vraie vie, aucune scène de ce long métrage ne fut jamais tournée.
Dans Born to Be Blue, le tournage est le point de départ d’un portrait subjectif, où fiction et faits avérés s’entremêlent, non pas fidèles à une réalité de toute façon insaisissable, mais – selon Ethan Hawke – à l’idée que l’on peut se faire de la vie du musicien en écoutant l’un de ses disques. Fasciné par le personnage, le comédien américain fut le principal promoteur de cette démarche : « C’est une façon de revendiquer l’absence de vérité objective d’un biopic, a-t-il expliqué, car nos vies ne sont pas des narrations linéaires avec un début, un milieu et une fin. »
Cette approche très « jazz » fait la singularité de ce film magnifique, où un noir et blanc très léché côtoie la couleur. Le premier choix renvoie aux années 1950 et aux photographies de William Claxton, qui participèrent du mythe du jeune play-boy du style « West Coast ». Le second correspond aux années 1960, entre chute et tentative de renaissance d’un Chet Baker déjà abîmé.
Le film commence dans une prison européenne – où le trompettiste fit plusieurs séjours lors de ses tournées, à cause de ses addictions. Approché par un producteur, il revient aux États-Unis, opte pour la sobriété et prend part, avec application, au tournage du film qui lui est consacré. Il évoque avec son ancien manager américain l’éventualité d’un nouveau disque, tombe amoureux de sa partenaire, Jane. Les coups violents qu’il reçoit à la sortie d’un bar mettent fin à tous ces projets destinés à relancer sa carrière.
Poussé à réagir par son nouvel amour, affublé d’un dentier mal ajusté, retombant dans ses travers, il s’évertue tout de même à réapprendre son instrument envers et contre toutes les humiliations. Et en dépit de l’accueil réfrigérant que lui réservera son père, vieux fermier de l’Oklahoma qui lui avait offert son premier instrument.
À rebours de la plupart des films du genre, qui offrent une grille de lecture aussi psychologisante qu’étriquée des destins d’artistes, Born to Be Blue livre un Chet Baker en ahurissante victime d’un tragique fatum. Il tente moins d’expliquer l’origine de ses failles que de montrer en quoi celles-ci, œuvrant continuellement à ses chutes et rechutes, nourrirent aussi une formidable volonté de reconquête, à travers l’approfondissement douloureux – destructeur même – de chaque note.
Au Miles Davis cassant qui avait renvoyé le petit Blanc qu’il était à l’épaisseur de la vie, un second Chet Baker put ainsi répondre qu’il avait désormais suffisamment « vécu ». Avec comme point culminant du récit, son retour au Birdland, célèbre club de jazz new-yorkais créé en 1949.
Portant de bout en bout ce film sensible et intelligent, Ethan Hawke livre une prestation époustouflante, chantant lui-même certains morceaux dans des scènes aptes à susciter une émotion bien réelle, comme ce Funny Valentine du temps de la renaissance, donnant la chair de poule. Le film doit aussi beaucoup au quatuor chargé de la partition musicale, formé par le pianiste David Braid, avec Kevin Turcotte à la trompette, Steve Wallace à la basse et Terry Clarke à la batterie.
repères
Chet Baker, tragique fêlure
23 décembre 1929. Naissance de Chesney Henry Baker à Yale, Oklahoma.
1939. La famille déménage en Californie. Son père, joueur amateur de banjo, lui offre un trombone qu’il troque contre une trompette, par admiration pour Harry James.
1946. Engagement dans l’armée, affectation au 298e Army Band à Berlin.
1948. Études musicales.
1950. Réengagement, affectation au Presidio Army Band à San Francisco.
1952. Joue avec Charlie Parker, Stan Getz, Gerry Mulligan…
1954. Succès du disque Chet Baker Sings. Titre de trompettiste jazz de l’année.
1956. Premiers soucis avec la drogue.
1959. Prison. Puis départ pour l’Europe jusqu’en 1964.
1966. Agression à San Francisco.
1973. Retour sur scène grâce au soutien de Dizzy Gillespie.
1975. Nombreux séjours en Europe, jusqu’à sa mort à Amsterdam le 13 mai 1988.
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir