Le Monde Eco et Entreprise

L'économie est une affaire de choix, pas de fatalité

Le Mondejeudi 12 janvier 2017
Partant de l'idée reçue que " la mondialisation " est la cause de tous nos malheurs, divers prétendants à l'Elysée en concluent soit qu'il faut " faire avec " (la position de MM. Fillon, Macron ou Valls), soit qu'il faut " démondialiser " par voie protectionniste au nom de la souveraineté nationale (l'antidote de Mme Le Pen ou de M. Mélenchon). Pourtant, une autre issue qui orienterait les échanges vers la satisfaction de vrais besoins sociaux reste possible, à condition de réfuter toute vision simpliste de l'économie et d'adopter une régulation politique fondée sur des valeurs explicitées et réagencées.
Un premier pas essentiel consiste à rejeter le lien de cause à effet établi entre des pratiques économiques et " la mondialisation ". Si depuis les années 1980 les échanges commerciaux entre différents pays ont augmenté de manière vertigineuse, la cause en est plutôt à trouver à la croisée des inflexions stratégiques des grandes entreprises (délocalisations, acquisitions, etc.) et des décisions gouvernementales visant à ouvrir les frontières (en diminuant les tarifs douaniers, en adoptant des standards mondiaux, en encourageant la spéculation boursière). Les sociétés multinationales ont ensuite demandé encore plus de dérégulations " afin de pouvoir faire face à la mondialisation ", et la plupart des gouvernements leur ont donné pleinement satisfaction, confondant ainsi des recettes d'entreprise avec des choix politiques. Ainsi, une option de gestion commerciale a été traduite en une politique économique inéluctable.
Or, désigner la mondialisation comme une conséquence et non plus comme une cause permet de repenser la régulation politique de l'économie de manière résolument antifataliste. Partant de là, il devient notamment possible de développer un modèle régulateur alternatif davantage tourné vers des fins politico-économiques redistributives et écologiques. Prendre un tel virage nécessite toutefois que l'on reconnaisse le caractère fondamentalement politique de l'économie et, pour commencer, qu'une régulation du commerce international en phase avec cette prise de position soit rapidement instaurée.
L'économie est politique non pas parce que les gouvernements y interviennent ou lorsqu'elle suscite des polémiques. Ce qui rend l'activité -économique politique, ce sont les valeurs qui sont constamment mobilisées pour orienter toute activité économique dans un sens ou dans un autre. C'est le cas lorsqu'un chef d'entreprise choisit d'installer une entreprise au Vietnam -plutôt qu'en France, mais c'est tout aussi vrai -lorsqu'un ministre de l'économie décide de baisser un tarif douanier ou d'introduire une norme environnementale.
A chaque fois, trois valeurs en particulier – la liberté, la sécurité et l'égalité – sont redéfinies et hiérarchisées les unes par rapport aux autres. Depuis trente ans, c'est la liberté (d'entreprendre et donc de l'entreprise) qui a très largement prévalu sur d'autres conceptions de cette valeur (par exemple, la liberté comme l'inverse de la domination), mais aussi sur la sécurité et l'égalité.résistances intenses
Les définitions de la liberté, de la sécurité et de l'égalité qui prédominent aujourd'hui ne sont pas inscrites dans le marbre. Fabriquées par le travail politique, elles peuvent être reformulées politiquement. La voie la plus prometteuse consiste à redéfinir la sécurité de chaque industrie tout entière comme le cap à fixer pour tout soutien gouvernemental aux pratiques économiques durables. Si on se cantonne à des questions de commerce international, un premier pas dans ce sens consisterait à réintroduire à l'échelle de l'Union européenne des droits de douane tout en appliquant un taux zéro pour les pays qui, chez eux, respectent pleinement les principes de protection de l'environnement, de redistribution -significative des richesses et les droits de l'homme. En pratiquant ainsi une discrimination positive fondée sur les valeurs explicitées, les gouvernements de l'Europe pourraient se repositionner comme une force de propositions tant dans les accords bilatéraux en préparation qu'au sein de l'OMC.
Bien entendu, de tels projets politiques susciteraient des résistances intenses de la part d'acteurs pour qui la liberté d'entreprendre doit tout régler. Mais la seule manière de les contrer, c'est de promouvoir une hiérarchie de valeurs alternative, robuste et créative, tout en martelant sans relâche que l'économie est, et sera toujours, -foncièrement politique.
par Andy Smith
LireLactu
Parcourir
Rechercher

Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir