Le Monde Style

Pierre Charpin, fils de Memphis

Le Mondejeudi 12 janvier 2017
De grands crayonnés de têtes de singes noirs ou aux lignes dansantes multicolores égaient les murs sans apprêt de son atelier, au pied d'une tour sans prétention d'Ivry-sur-Seine, dans le Val-de-Marne. " Pour moi, tout naît du dessin, j'ai beaucoup de mal à élaborer un projet en partant du matériau ", confie l'artiste Pierre Charpin, élu créateur de l'année 2017 par le Salon professionnel Maison &  Objet (du 20 au 24  janvier au parc des expositions de Paris-Nord Villepinte).
Ses dessins se vendent jusqu'à 365  livres (426  euros) sur le site -britannique  TheWrongShop. Ses objets ? Rien qu'en  2016, ils ont vu le jour sous la griffe Hermès (boîtes en laque colorée), groupe Roset (réédition du fauteuil Slice esquissé en  1996), Wrong-London (lampe articulée par un système ingénieux de pistons à gaz) ou -Galerie Kreo (console de marbre noir telle une chevalière géante). A 54 ans, ce diplômé de l'Ecole des beaux-arts de Bourges en  1984, peu connu du grand public, fait décidément l'unanimité." Echappatoire à l'art pour l'art "
Il aime les objets qui s'imposent dans l'espace " avec délicatesse ", et lui-même cultive le goût de la discrétion. Fils du sculpteur Marc Charpin et d'une tapissière de haute lisse – " des artistes qui produisent des formes ", remarque-t-il non sans fierté –, Pierre Charpin se voyait peintre, jusqu'au jour où, feuilletant une revue de design, il découvre la débauche de couleurs, de matériaux kitsch et de formes insensées des avant-gardistes italiens, en réaction à la production industrielle. " On ne se rend plus compte de l'effet coup de poing du mouvement Alchimia, puis de Memphis, dans les années 1980… L'équivalent de l'irruption du punk dans la musique ! Ce n'était pas élégant, un peu irrévérencieux, hypercoloré… : un design radical en rupture avec le fonctionnalisme minimaliste de la fin des années 1970. J'y ai vu une sorte d'échappatoire à l'art pour l'art ", se souvient-il, avec son air d'éternel étudiant, cheveux ébouriffés sur un regard délavé.
Son premier objet édité (un sucrier pour Algorithme en  1988), il le doit à Nestor Perkal, de dix ans son aîné, dont il fréquente avec assiduité la galerie parisienne, l'une des premières à montrer les créations de Memphis en France. Début 1990, avide " d'un art plastique qui ait une autre destination que les cimaises ", Pierre Charpin s'envole pour Milan et rencontre les " grands maîtres ", Ettore Sottsass, Alessandro Mendini, Andrea Branzi ou Enzo Mari… " Tout était facile à l'époque : le design était un petit milieu, avec un “Salone del mobile” international un an sur deux ! " Il se lie d'amitié avec la Bordelaise Nathalie Du Pasquier et son mari George Snowden, membres de la première heure du groupe Memphis.
A la demande d'Ettore Sottsass, Pierre Charpin conçoit en  1997 la " première chose un peu conséquente " de sa carrière : une série de douze meubles en laminé plastique ou en bois teinté exposée à Milan à la galerie Post Design. Depuis lors, le Français ne dessine pas un objet sans une " touche sottsassienne " : bord doré sur des céramiques épurées ou traits de couleurs vives, insolites dans le paysage design d'aujourd'hui. Pour le reste, ses lignes sont dépouillées, architecturales comme une référence à l'art minimal et à son théoricien l'Américain Donald Judd, qui pensait que " le plus -important est de donner à voir la relation que l'objet établit avec -l'espace ", précise Pierre Charpin qui a enseigné le design à l'Ecole cantonale d'art de Lausanne.
Ce plasticien a donc trouvé le moyen de ne rien faire comme personne… Ainsi, pour son fauteuil Slice, il découpe en morceaux les éléments essentiels, le dossier, l'assise et les accoudoirs, puis les repose-cuisses et enfin, les poufs… qui se prolongent à l'infini. Sur les mugs de la série Ceram X, conçue au Centre de recherche sur les arts du feu et de la terre en  2003, il signe un décor érotique lisible uniquement si l'on dispose les objets d'une certaine façon. Les vases Venini ? C'est le savoir-faire de l'incalmo – association de plusieurs verres de couleur soufflés par deux ou trois maîtres verriers travaillant de concert – que l'artiste résume par trois soliflores colorés, reliés par un élastique.
A cet équilibriste entre art et design, le couturier Hedi Slimane a confié l'aménagement de sa boutique Dior Homme de Milan, et le " maestro " Alessandro Mendini la mise en scène d'une rétrospective qui lui était consacrée à la Triennale de Milan en  2012. Le singulier Pierre Charpin a laissé son empreinte au Centre international du verre et des arts plastiques de 1998 à 2002, avec un paysage de cylindres en verre soufflé multicolores, et à la Manufacture de Sèvres, en  2008, avec de nouvelles formes en céramique, dont un vase géant.Des " formes pures "
" Pour comprendre Pierre Charpin, il faut admirer son œuvre dans son ensemble telle qu'elle a été présentée à la Villa Noailles à l'été 2015 ", commente Clémence Krzentowski, cofondatrice de la galerie Kreo, qui a l'exclusivité depuis 2005 des pièces du designer en éditions limitées. " Ses formes sont pures sans être austères, douces et sensuelles sans être baroques, avec une touche de couleur comme une surprise et un jeu de rapport à l'espace particulièrement innovant ", précise-t-elle.
" Dessiner des objets (…), c'est considérer le dessin comme un moyen pour rendre l'existence plus intéressante, imaginative, poétique ", énonce Pierre Charpin. Il rejoint en cela son sculpteur de père qui, dans un manifeste, scandait tel un mantra : " Découper, cisailler, couper… suspendre (…). Décaper, apprêter, graver… surprendre. " Au prochain Salon Maison &  Objet, le " créateur de l'année 2017 " présentera une pièce extraordinaire. Cette cloche en bronze sur pied à frapper tel un gong, -pesant autant que celle d'une église et lustrée comme celle d'un bateau, n'appartient à aucun registre, à l'instar de son libertaire concepteur.
Véronique Lorelle
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir