France

La fracture des lignes économiques

Le Mondejeudi 12 janvier 2017
Ce ne sera pas le seul sujet autour duquel vont s'affronter les sept candidats à la primaire à gauche, lors du premier débat télévisé, jeudi 12  janvier. Mais c'est celui sur lequel les passes d'armes risquent d'être les plus violentes. Si les débats de la primaire de la droite et du centre se sont montrés consensuels sur le plan économique, il n'en est rien à gauche.
Après cinq ans d'exercice du pouvoir, le parti socialiste (PS) se retrouve plus divisé que jamais sur le sujet. Assumer le bilan d'un quinquennat qui a fait la part belle aux mesures prœntreprises, alors qu'en  2012 le candidat Hollande assurait être l'ennemi de la finance ? Ou changer de cap et promouvoir une politique de relance par la consommation et le pouvoir d'achat ?
A observer les lignes défendues par les candidats à la primaire, le clivage est flagrant. Premier ministre sortant, promoteur de textes emblématiques comme la loi travail, Manuel Valls est contraint d'endosser le bilan du quinquennat en matière de politique de l'offre : une série de mesures prœntreprises incarnées par le pacte de responsabilité et le crédit d'impôt compétitivité emploi (CICE). Dans son programme, M.  Valls se targue d'avoir " aidé les entreprises à retrouver les marges et embaucher ". Mais, conscient de l'impopularité de sa politique, il se garde bien de proposer de nouvelles mesures en ce sens.
Arnaud Montebourg, lui, se positionne en héraut de la relance de la consommation. Pour l'ancien locataire de Bercy, débarqué du gouvernement en  2014 parce qu'il proposait avec trop d'insistance une inflexion de la politique économique, il faut davantage de mesures de soutien à la consommation, dites " keynésiennes ".
A rebours des dispositifs mis en place pendant le quinquennat de François Hollande. Après tout, insiste M. Montebourg, les classes moyennes ont vu, ces cinq dernières années, leurs impôts augmenter quand les entreprises, elles, ont profité de baisses de charges importantes. C'est dans ce contexte que l'ex-ministre de l'économie propose, par exemple, d'instaurer une progressivité de la CSG pour les bas revenus.
Sur une ligne encore plus marquée à gauche, Benoît Hamon propose pour sa part d'instaurer un revenu universel de 750  euros par personne à terme. Pour l'ancien ministre de l'éducation nationale, les révolutions technologiques mèneront nécessairement à une raréfaction du travail qui nécessitera un soutien de l'Etat.
Enfin, Vincent Peillon, bon dernier sur la ligne de départ, tente de faire la synthèse : il souhaite rediriger le CICE vers les PME (comme Montebourg) mais le conditionne à des aides à la formation de la part des entreprises." On est plus dans la posture "
Si le débat sur l'héritage économique de François Hollande fait rage, c'est qu'il repose sur un constat désormais largement partagé : dans un contexte de croissance molle et de budget contraint, ce sont les ménages qui ont payé le plus lourd tribut à la politique économique socialiste. Ainsi, leurs prélèvements obligatoires n'ont cessé d'augmenter, quand ceux des entreprises ont commencé à baisser à partir de 2014 grâce au pacte de responsabilité. Or, une telle politique met du temps à donner des résultats, estiment les économistes. Le pouvoir d'achat par ménage s'est réduit de 585  euros par an entre 2012 et 2016, a calculé l'OFCE.
Ces choix économiques ont tellement divisé au sein du Parti socialiste que la majorité s'est scindée en deux : frondeurs mécontents, en appelant à une politique plus sociale, contre légitimistes. Au point d'interroger sur le devenir du parti au pouvoir. " Une chose est certaine, nous avons rarement été aussi divisés ", regrette Julien Dray, proche de M. Hollande.
Pourtant, ces remous ne sont pas nouveaux dans l'histoire de la Rue de Solférino. " Les querelles économiques font partie de la culture politique de la gauche ", remarque Mathieu Fulla, chercheur au Centre de l'histoire de Sciences Po. " Le congrès de Metz en  1979 – qui voit s'affronter François Mitterrand et Michel Rocard – est d'une violence incroyable ", poursuit-il. A l'époque, deux camps s'affrontent : " Rocard est plus sensible au fait d'avoir des économies interconnectées, internationalisées, et une balance des paiements équilibrée. Mitterrand, lui, tient un discours plus volontariste, de relance de la consommation ", rappelle M. Fulla.
En  1983, nouveau choc idéologique avec le tournant de la rigueur, à rebours de ce qui avait été annoncé en  1981 par le candidat François Mitterrand. " Mitterrand fait faire un virage à 180 degrés à son parti. La politique keynésienne de 1981 est abandonnée au profit de la lutte contre l'inflation, et la mise en place de plus de liberté pour les entreprises ", souligne Marion Fontaine, historienne à l'université d'Avignon.
Arrivé au pouvoir à la faveur de la dissolution de l'Assemblée par Jacques Chirac en  1997, Lionel Jospin réalisera un équilibre précaire entre les différents courants : semaine de travail de 35  heures, politique active pour l'emploi, mais aussi privatisations massives (EDF, GDF, France Télécom).
Alors, réelles fractures ou postures politiques ? " Au tournant des années 1970-1980, c'est d'abord un prétexte pour régler un problème de leadership dans le parti. Il y a une différence de degrés et non de nature entre les camps ", analyse M. Fulla. Des débats de façade qui ne sont pas sans rappeler les divisions actuelles. " Aujourd'hui, on est plus dans la posture que dans le vrai débat idéologique, à un moment où le parti est affaibli. Peu ou prou, tous les candidats possèdent la même culture économique depuis l'abandon de l'idée d'alternative au capitalisme dans les années 1980. Or, moins il y a de divisions idéologiques, plus on a tendance à exagérer celles qui restent ", estime Mme  Fontaine.
Difficile, dans ce contexte, de savoir précisément quelle sera la ligne économique du PS à l'issue de l'élection présidentielle. Dans l'intervalle, ce ne sera pas le moindre des défis du vainqueur de la primaire d'arriver à réaliser la synthèse entre partisans d'une franche relance par la consommation et défenseurs d'une plus grande liberté laissée aux entreprises.
Sarah Belouezzane, et Audrey Tonnelier
LireLactu
Parcourir
Rechercher

Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir