Carnet

Une affaire d'Etat franco-turque ?

Le Mondejeudi 12 janvier 2017
Son procès n'aura finalement pas lieu. Omer Güney, qui devait être jugé en France le 23  janvier 2017 pour l'assassinat de trois militantes kurdes à Paris le 9  janvier 2013, est mort le 17  décembre 2016 à la Pitié-Salpêtrière. Souffrant d'une tumeur cérébrale, ce trentenaire, seul suspect dans cet acte terroriste, s'est éteint avec ses secrets. Car trois ans après les meurtres de Sakine Cansiz, " la guerrière " – l'une des fondatrices du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) –, Fidan Dogan, " la diplomate ", et Leyla Saylemez, la cadette, la justice est au point mort tant cette affaire reste mystérieuse. Et si la journaliste Laure Marchand ne s'en était pas emparée pour la placer au cœur de son enquête, tout porte à croire qu'elle serait tombée dans l'oubli. De la France à la Turquie, en passant par la Belgique et l'Allemagne, Laure Marchand a remonté chaque indice à sa source, interrogé d'éventuels protagonistes et découvert que l'affaire était jonchée de zones d'ombre, de manipulations et autres coups tordus.
Qui était Omer Güney, lui qui a toujours proclamé son innocence alors que l'enquête policière l'accable ? Un militant kurde sincère ou un nationaliste turc en relation avec le service de renseignement turc (MIT) et infiltré chez les Kurdes ? Comment les dirigeants kurdes aguerris aux méthodes les plus clandestines ont-ils pu le laisser fréquenter Sakine Cansiz sans la moindre précaution ? En effet, écrit l'auteur, il suffisait de se rendre en Allemagne pour connaître ses accointances avec les ultranationalistes turcs.Une volonté de transparence ?
Omer Güney n'ayant pu agir seul, le MIT est-il le commanditaire de ces assassinats ? La justice française en est persuadée. Faut-il alors remonter jusqu'au premier ministre de l'époque, M.  Erdogan, autorité de tutelle des services de renseignement, qui, eux, ont démenti toute implication ? Les Kurdes en sont convaincus. Mais Ankara avait-il intérêt à éliminer trois opposantes alors qu'il venait d'annoncer, fin 2012, le lancement d'un processus de paix avec le PKK ? Soit, mais si le gouvernement n'a rien à se reprocher, pourquoi la justice turque ne coopère-t-elle pas avec son homologue française ? Et que penser des pistes güleniste ou ultranationaliste turque ? Si la première peut s'envisager, elle s'essouffle vite car pourquoi Ankara n'impliquerait-il pas davantage la confrérie Gülen, bête noire du régime depuis le coup d'Etat avorté de 2016 ? Quant au mouvement d'extrême droite turc (Loups gris), peut-il frapper si fort à Paris sans l'aval du MIT ?
Enfin, le gouvernement français a-t-il fait toute la lumière sur cette affaire ? Difficile de l'affirmer, alors que ses déclarations montrent une volonté de transparence. Il faut croire, semble-t-il, que le processus de réconciliation franco-turque entamé en 2012 a eu raison de la cause kurde. Du coup, la mort d'Omer Güney, qui " meurt présumé innocent ", selon ses avocats, ne serait pas pour déplaire à Paris et Ankara…
Gaïdz Minassian
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir