France

Grippe : pourquoi les urgences sont en surchauffe

Le Mondejeudi 12 janvier 2017
La France serait-elle en train de revivre le scénario noir de l'hiver 2014-2015, où près de 2,9  millions de personnes avaient été touchées par une épidémie de grippe particulièrement virulente, mettant le système de soins à rude épreuve pendant plusieurs semaines ? Selon le bulletin épidémiologique publié par Santé publique France mercredi 11  janvier, l'épidémie qui a démarré il y a près d'un mois est désormais proche de son pic, -l'activité grippale se stabilisant dans plusieurs régions (Hauts-de-France, Bretagne, Auvergne-Rhône-Alpes, Occitanie) et diminuant même en Bourgogne.
Confrontés à un afflux de personnes âgées touchées par la grippe de type  A (H3N2), les ser-vices des urgences se trouvent en surchauffe depuis plusieurs jours. " Certains hôpitaux sont tellement surchargés que les ambulanciers ne peuvent même plus -décharger leurs patients, la situation est extrêmement critique ", rapporte François Braun, le président de SAMU-Urgences de France, qui voit là tous les symptômes d'une " crise sanitaire ".
Après avoir jugé les services des urgences " aux limites de leur capacité " mardi 10  janvier, la ministre de la santé, Marisol Touraine, a annoncé mercredi avoir donné " instruction aux hôpitaux de déclencher immédiatement toutes les mesures nécessaires, y compris leur plan blanc, pour éviter toute saturation des urgences ".
Constatant la " saturation exceptionnelle " de certains de ses services d'urgence, l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), comme la plupart des centres hospitaliers universitaires en France, n'avait pas attendu ces consignes ministérielles et avait demandé dès vendredi 6  janvier à ses 39 établissements d'activer le niveau  3 du plan " hôpital en tension " qui permet de dégager des lits supplémentaires. La veille, l'hôpital parisien de la Pitié-Salpêtrière avait par exemple dû demander un " délestage " et refuser tout nouveau patient.
" Partout, ça craque ", rapporte le docteur Christophe Prudhomme, de la CGT-Santé à l'AP-HP. Selon lui, dans certains établissements, des malades doivent aujourd'hui attendre " sur des brancards plus de vingt-quatre heures pour trouver un lit ". Des conditions d'hospitalisation qu'il juge " inacceptables et inhumaines ". Pour lui, " notre système est tellement sous tension qu'il est incapable de gérer une hausse d'activité liée à uneépidémie de grippe tout à fait prévisible, comme il s'en produit tous les quatre à cinq ans "." Complications respiratoires "
Si certains établissements frôlent aujourd'hui l'embolie, c'est d'abord parce que le virus de type  A (H3N2) affecte principalement les personnes de plus de 65  ans. " Les seniors sont touchés de manière plus importante que les années précédentes, il y a 20  % de plus de gens de cette classe d'âge touchés que ce qui était attendu ", fait-on valoir à l'Institut de recherche pour la valorisation des données de santé (Irsan), un réseau de surveillance de la grippe, qui se fonde sur les 10 000  actes quotidiens du réseau SOS-Médecins. Depuis le début de l'épidémie, la part des hospitalisations après passage aux urgences pour grippe a été de 51  % pour les personnes de 65  ans et plus, souligne Santé publique France mercredi. Une proportion jugée " très élevée ".
Pour le système de santé, l'effet de cette surreprésentation des seniors est immédiat. " Là où des enfants grippés peuvent être renvoyés chez eux au bout de vingt-quatre heures, les personnes âgées, plus fragiles, doivent être hospitalisées et surveillées plusieurs jours car la grippe peut provoquer des complications respiratoires, explique le virologue Bruno Lina. D'où ce phénomène d'embouteillage dans les hôpitaux. C'est comme un escalier roulant où personne n'évacuerait la zone d'arrivée, tout le monde se télescope. "
Pour fluidifier le système, les autorités sanitaires doivent alors réussir à libérer des lits dans des services qui ne sont normalement pas destinés à accueillir ce type de malades et à déprogrammer des activités sans caractère urgent, comme en chirurgie.
Alors que l'épidémie de l'hiver 2015-2016 avait conduit à une -surmortalité de  18 300  personnes, dont 90  % chez des plus de 65  ans, les directeurs de services à domicile et d'établissements pour personnes âgées se disent aujourd'hui " extrêmement inquiets ". " On nous a dit que le virus était aussi virulent qu'en  2015, or rien n'a changé depuis cette année-là en matière d'aide aux personnes âgées. Il y a un manque de personnel constant ", déplore Pascal Champvert, président de l'Association des directeurs au service des personnes âgées, au lendemain d'une réunion au ministère de la santé.Couverture vaccinale
Dans une maison de retraite lyonnaise, l'établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) Korian-Berthelot, 72 des 110  pensionnaires ont été infectés et 13  sont morts en quinze jours, a-t-on appris le 7  janvier. Ce cas interroge le degré de couverture vaccinale des résidants de l'établissement mais aussi celui des personnels soignants.
Face aux inquiétudes de voir se renouveler le scénario de 2014-2015, Bruno Lina se veut rassurant. " Il y a deux ans, le vaccin n'était pas adapté. Cet hiver, il l'est, même s'il n'est efficace qu'à 40 à 45  % pour les personnes de plus de 65 ans, dit-il. Il y aura donc une surmortalité cet hiver mais je ne pense pas qu'elle sera aussi élevée. "
François Béguin
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