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L'ivresse du mélodrame gothique à l'âge numérique

Le Mondejeudi 12 janvier 2017
Le film de Guillermo del Toro renvoie à une mémoire littéraire et cinématographique tout autant qu'il aspire à mixer diverses formes et sensations, à confronter certains affects et univers, a priori étrangers les uns aux autres. Roman gothique et conte de terreur, slasher sanglant et mélo féminin, toutes ces catégories se mêlent avec virtuosité. Edith Cushing (Mia Wasikowska), une jeune New-Yorkaise, romancière en herbe victime des préjugés de la société de la fin du XIXe  siècle tout autant que médium susceptible de per-cevoir la présence de fantômes, tombe amoureuse d'un nobliau anglais (Tom Hiddleston) au bord de la ruine. Elle l'épouse. Celui-ci l'emmène dans son château isolé au cœur d'une lande brumeuse et enneigée, une demeure construite sur un sol d'argile rouge que son propriétaire, qui y vit avec sa sœur (Jessica Chastain), tente d'exploiter industriellement.
Jane Eyre et Terence Fisher, Henry James et Dracula, Conan Doyle et Alfred Hitchcock, manoirs hantés et mystère criminel, suspense policier et horreur gore, toutes sortes de références, tissant la matière de Crimson Peak, pourraient l'écraser, si la mise en scène ne tirait pas, justement, de la reconnaissance des mythologies qui constituent son récit un carburant inédit.Un cinéma de l'imaginaire
Certes, le risque de l'illustration pure, de l'enluminure décorative, hante de façon persistante le film tant est fort le sentiment que tout ne s'y joue qu'au sein d'une image construite. Un certain nombre de qualités non seulement l'en sauvent, mais ne s'imposent que parce qu'elles naissent d'un dépassement de conven-tions anciennes et surannées. On pourrait rapprocher ce film de l'art d'un Tim Burton, s'inspirant de la même culture adolescente et romantique, enfantine et cauchemardesque. Mais à celui-ci, le réalisateur oppose un goût baroque pour une certaine hétérogénéité (le meurtre sanglant tranche le mélodrame en son milieu) et une cruauté baroque qui doit sans doute tout à la latinité de son inspiration.
Que deviennent les personnages de cinéma lorsqu'ils ne sont plus que des silhouettes engendrées il y a longtemps et épuisées par l'histoire ? Lorsqu'il n'est plus possible de les nourrir, de façon suffisamment crédible pour fas-ciner le spectateur, par la psycho-logie et le romanesque de leurs -actions, par leur humanité ? Des figurines de papier, des marionnettes nourries par la cinétique des corps et des choses et la plasticité infinie de la matière.
Guillermo del Toro est sans doute aujourd'hui l'un des artistes les plus accomplis engendrés par la technologie numérique au service d'un cinéma de l'imaginaire. Celle-ci, à laquelle s'adjoignent des techniques et des effets spéciaux plus traditionnels, remodèle poétiquement le monde visible. Aux références picturales appuyées se substitue, comme une image en recouvre une autre, une labilité des corps et des objets, un devenir-fantôme des premiers, une transsubstantiation des seconds.
Au-delà de la cruelle histoire de terreur contée, il y a dans le film une autonomisation lyrique et froide de la pulvérisation (les spectres se dissolvant), de l'écoulement et de la souillure (l'argile sanglante envahissant l'image et le décor au fur et à mesure). Il est ainsi plus facile, en voyant Crimson Peak, d'être subtilement enivré par un talent plastique mis au service de l'imaginaire pur, une manière d'atteindre royalement une forme d'abstraction, que de s'identifier aux personnages. Et pourquoi pas ?
Jean-François Rauger
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir