France

Un premier débat pour un scrutin très ouvert

Le Mondejeudi 12 janvier 2017
On entre dans le dur. Jusqu'à présent, la primaire à gauche avance sur du sable. Sept candidats investis tardivement, un calendrier de campagne très court, une incertitude sur le niveau de participation… Autant d'inconnues qui plongent la compétition dans un épais brouillard politique.
" C'est la primaire de toutes les incertitudes, tous les candidats sont à l'aveugle. C'est compliqué de savoir si les Français vont venir voter ou pas, et pourquoi ils viendront s'ils viennent : pour désigner un candidat en capacité de gagner en  2017 ou pour choisir celui qui sera le visage du PS dans l'opposition, ou encore pour trancher entre plusieurs lignes ? Ce n'est pas la même chose ", résume le député de Paris, Christophe Caresche.
Le premier des trois débats d'avant-premier tour, jeudi 12  janvier, s'annonce donc déjà décisif. Les candidats le savent, qui s'y préparent depuis plusieurs jours. Dans une campagne éclair d'à peine un mois, cette confrontation peut non seulement décider du niveau de la future participation au scrutin – le Parti socialiste l'estime " entre 1,5  million et 2  millions de votants " – mais déterminer lequel des candidats est le plus crédible pour endosser l'habit présidentiel.
Des quatre principaux, Manuel Valls est celui qui a le plus à perdre. Favori des sondages, même s'il récuse cette position, l'ancien premier ministre a démarré tardivement sa campagne, le 5  décembre, après la renonciation de François Hollande. Depuis, il peine à tourner définitivement la page de Matignon et à imposer ses thèmes. Sans cesse ramené à son récent passé gouvernemental, il doit se justifier sur ses " évolutions " vécues comme autant de changements de pied tactiques à l'approche du premier tour.
Son équipe fustige toute normalisation de sa part pour coller davantage à l'électorat supposé de la primaire. " Valls est resté lui-même, il fait toujours du Valls. La défiscalisation des heures supplémentaires ou la suppression du 49.3, c'est aussi une forme de transgression ", assure sans ciller son directeur de campagne, le sénateur Didier Guillaume.
Ses soutiens sont persuadés que leur champion sera le grand gagnant en cas de participation élevée. " Plus vous élargissez le nombre de votants, plus les électeurs vont regarder celui qui a le niveau, et plus comptera la stature présidentielle, donc ce sera Valls ", veut croire un élu. Faux, rétorquent ses adversaires, qui retournent l'argument : " S'il y a 2  millions de votants, Valls peut être battu parce qu'il y aura beaucoup de déçus du quinquennat qui viendront voter. Il sera noyé. En deçà d'un million, ça peut lui profiter car c'est lui qui aligne le plus de soutiens dans l'appareil du PS, ils peuvent agiter leurs réseaux ", estime un partisan de Vincent Peillon.
Sur le terrain, l'ex-chef du gouvernement peine en tout cas à mobiliser. Dimanche 8  janvier, à Liévin (Pas-de-Calais), à peine 200 personnes s'étaient déplacées pour un rendez-vous que son staff annonçait pourtant, avant Noël, comme " le premier des grands meetings de la rentrée ". Mardi soir, à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), il en a attiré une centaine de plus, quand Emmanuel Macron réunissait, dans la même ville, plus de 2 000 supporteurs samedi soir… L'affluence aux réunions publiques peut-elle être un indicateur ? " En  2011, celle qui remplissait le plus de salles, c'était Ségolène Royal - éliminée dès le premier tour de la primaire - . Les meetings ne sont pas forcément révélateurs. Ce qui va donner le la, ce sont les débats ", tempère un élu socialiste.
En tout cas, M.  Valls s'agace de la chronique médiatique qui juge sa campagne poussive. " Vous vous êtes trompés sur tous les pronostics passés, je n'aurai pas la cruauté de ressortir les analyses et la une d'un certain nombre de vos journaux concernant la primaire de la droite (…). Il n'y a qu'un juge de paix. Ce n'est pas vous, ce n'est pas moi, ce sont les Français ", a-t-il répondu à des journalistes, mardi à Clermont-Ferrand.
Malgré ses difficultés, ses adversaires ne croient pas que l'ex-premier ministre puisse être éliminé dès le premier tour comme Nicolas Sarkozy à la primaire de la droite. " Valls patine, mais il sera au second tour, il reste un noyau légitimiste incompressible dans le PS et dans le pays qui votera pour lui ", croit-on du côté de Benoît Hamon. " Valls dévisse lentement, il subit un supplice d'écartèlement, mais il sera au second tour. La question est de savoir avec quel niveau et face à qui ", explique un lieutenant d'Arnaud Montebourg.Difficile pour Peillon
Qui serait alors l'autre finaliste de la primaire ? Vincent Peillon, dont la campagne tardive, la plus faible notoriété et le manque de moyens sont autant de handicaps, semble peu armé pour pouvoir conquérir cette place. La bataille devrait donc se faire entre MM. Montebourg et Hamon, qui portent l'un comme l'autre une critique sévère du bilan de M. Hollande. Les sondages donnent les deux hommes de plus en plus proches l'un de l'autre. D'où l'importance pour chacun des débats télévisés, qui peuvent leur permettre de franchir la dernière marche vers la qualification.
M.  Montebourg est sans doute le candidat le mieux préparé. Se présenter à la présidentielle de 2017, l'ancien ministre de l'économie y pense depuis son départ du gouvernement à l'été 2014. Même s'il s'en défend, son passage pendant quelques mois dans le privé n'avait d'autre utilité que de lui donner une image différente, obligé qu'il était de gagner sa vie " comme tous les Français ". Défenseur du " made in France ", il est celui qui présente le programme économique le plus fouillé, travaillé avec les économistes Michel Aglietta (Centre d'études prospectives et d'informations internationales), Jean-Paul Fitoussi ou Mathieu Plane (Observatoire français des conjonctures économiques).
Mais ces dernières semaines, l'ancien avocat est dangereusement concurrencé par M.  Hamon. Longtemps resté dans l'ombre, l'éphémère ministre de l'éducation est – pour l'instant – la révélation de la campagne. " Benoît est sur un petit nuage ", grince un soutien de M. Montebourg, qui trouve que " les amis de Benoît se voient déjà à l'Elysée ". La percée du Breton étonne plus d'un socialiste. " Hamon a grandi, il est enfin sorti du MJS. Il fait une très bonne campagne, qui lui correspond. C'est tout bénéfice pour lui, il va s'inscrire comme un des hommes forts de la gauche pour les prochaines années ", considère un haut dirigeant du parti." Valls est coincé "
Premier à s'être déclaré candidat, dès le 16  août, M.  Hamon a réussi à imposer dans le débat sa proposition d'un " revenu universel d'existence ". Signe qui ne trompe pas, les autres candidats ont durci ces derniers jours leurs attaques contre lui. Le revenu universel ? Un " cataplasme social (…) dans le champ stratosphérique de l'irréalisme ", a taclé Arnaud Montebourg, la " société de l'assistanat et du farniente " a dénoncé Manuel Valls.
Sur le fond, le député des Yvelines a décidé d'axer sa campagne sur les valeurs traditionnelles de la deuxième gauche et de parler au cœur du PS. Ses propositions de dépénaliser le cannabis ou de reconnaître l'Etat palestinien agitent depuis des années les débats dans les sections locales du parti. Mais cibler un électorat précis peut s'avérer risqué en cas de forte participation à la primaire. Lui a clairement fait le choix de s'adresser aux électeurs des grandes villes, persuadé que ce sont eux qui feront la différence dans les urnes le 22  janvier.
A l'inverse, M.  Montebourg mène campagne en direction des villes moyennes et des territoires périurbains. Cette " France de Raymond Depardon ", frappée par le chômage et les commerces qui ferment. " Arnaud veut renouer avec les classes populaires qui font tant défaut au PS depuis des années. Il veut incarner une gauche authentique et moderne, qui ne s'adresse pas seulement aux CSP + ", explique le député Christian Paul, qui coordonne sa campagne.
Chez les " hamontebourg ", on est persuadés que Manuel Valls a mathématiquement déjà perdu la primaire, même si on refuse de le dire publiquement. Chacune des deux équipes assure que ni M. Montebourg ni M. Hamon ne pourront se reporter sur l'ex-premier ministre au second tour, même s'il sort en tête du premier. " Si Hamon est troisième, il ne pourra soutenir que Montebourg, et inversement. Dans tous les cas, Valls est coincé ", affirme un proche du Bourguignon.
L'ancien chef du gouvernement n'aurait qu'un seul moyen de faire mentir ces funestes pronostics : sortir du premier tour loin devant ses concurrents, comme François Fillon qui avait réuni 44  % le 20  novembre, et empêcher ainsi toute coalition des reports contre lui. Un scénario qui ne semble pas écrit d'avance à cette heure.
Bastien bonnefous, Cédric Pietralunga, et Solenn de Royer
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir