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Au lieu de stigmatiser l'Europe de Schengen, pensons plutôt à l'améliorer

Le Mondejeudi 12 janvier 2017
La fuite du terroriste de Berlin, Anis Amri, par les Pays-Bas, puis la France, pour finalement parvenir à Milan, a provoqué une avalanche de critiques sur Schengen, désigné comme bouc émissaire. " Nos frontières sont des passoires ", " retrouvons nos frontières " : voilà les slogans martelés par nos souverainistes.
Des voix se sont élevées pour rappeler que la France avait actionné une clause des accords de Schengen pour rétablir provisoirement le contrôle à ses frontières et qu'elle n'était donc plus sous le régime de la libre circulation. Pour autant, peu de véritables défenses des accords de Schengen ont été exprimées. On a préféré mettre l'accent sur le périple du terroriste plutôt que mettre en exergue la remarquable coopération policière européenne.Lorsque le terroriste Amri s'est échappé de Berlin, une traque a immédiatement été déclenchée à l'échelle européenne et toutes les polices se sont mobilisées, ce qui a conduit à l'élimination de l'individu à Milan par la police italienne.
Or, cette étroite coopération policière européenne est le fruit de la convention de Schengen, signée en  1985 et entrée en vigueur dix ans plus tard. Elle a permis la libre circulation à l'intérieur de " l'espace Schengen ", qu'ont rejoint quatre pays non membres de l'Union européenne comme la Suisse ou la Norvège, tandis que quatre pays membres de l'Union n'y sont pas encore admis, malgré leur désir, comme la Bulgarie et la Roumanie. Seul le Royaume-Uni, suivi pour des raisons géographiques par l'Irlande, n'y a pas été candidat. Ce qu'il faut souligner, c'est que cette convention a donné naissance à la " coopération Schengen ", fondée sur une collaboration policière, judiciaire et douanière toujours plus étroite et sur une base de données, le Système d'informations Schengen (SIS), qui réunit plus de 1,2  million de signalements de personnes. Même un pays comme le Royaume-Uni, resté hors de l'espace Schengen, tient à avoir accès au SIS dans le cadre de la coopération Schengen.Projet majeur de l'Union
Avant Schengen, l'Europe de la sécurité n'existait guère, ou très peu. Après Schengen, les choses s'accélèrent. Le traité de Maastricht crée en  1992 le pilier intergouvernemental " justice et affaires intérieures " (JAI). Le traité d'Amsterdam intègre en  1997 la coopération Schengen dans le cadre juridique communautaire et instaure " l'espace de liberté, de sécurité et de justice " (ELSJ). Le traité de Lisbonne, signé en  2007, communautariseles -questions liées à cet espace. L'évolution -conduit de la coopération policière à la sécurité intérieure, qui devient un projet majeur de l'Union, marqué par des programmes d'action, puis des stratégies européennes de sécurité intérieure. La seconde stratégie de sécurité intérieure (2015-2020) a été, sans que les médias en parlent, adoptée en juin  2015, avec des priorités comme la gestion intégrée des frontières extérieures, les luttes contre le terrorisme, la radicalisation, la grande criminalité et la cybercriminalité.
En vérité, la coopération Schengen a constitué le laboratoire de la construction européenne en matière de sécurité. Des résultats tangibles ont été obtenus. La coopération policière peut s'appuyer sur l'agence Europol, de plus en plus opé-rationnelle et performante. La coopération en matière pénale n'a cessé de croître, avec, notamment, l'affirmation de l'agence Eurojust, les équipes communes d'enquête, le mandat d'arrêt européen et la reconnaissance mutuelle des décisions de justice dans le domaine pénal. Le système ECRIS (European Criminal Records Information System)connecte depuis 2012 les bases de données contenant les casiers judiciaires. Aux frontières extérieures, l'agence Frontex vient, depuis 2005, en appui des Etats, dans la gestion des frontières extérieures.
Dans la lutte contre le terrorisme, les justices et les polices nationales se servent avec efficacité d'instruments comme le mandat d'arrêt européen – qui a permis le renvoi rapide en Belgique de l'auteur de la tuerie du Musée juif de Bruxelles –, ou encore le Système d'informations Schengen ou le système ECRIS (utilisé pour les auteurs de l'attentat chez Charlie Hebdo).
La question aujourd'hui est d'améliorer ces instruments, non de les détruire en anéantissant Schengen et tout ce qui s'est construit dessus pour développer la sécurité au sein de l'Union et de chacun des Etats membres. Ceux qui voudraient casser la coopération européenne, liée étroitement à Schengen, propagent l'illusion d'Etats à l'abri de la violence et du terrorisme derrière leurs frontières fermées. Ils semblent oublier que le terrorisme s'est bel et bien exprimé derrière ces frontières closes : Action directe ou les actes terroristes commandités par des pays du Moyen-Orient en France, les Brigades rouges en Italie, la Bande à Baader en -Allemagne, l'IRA au Royaume-Uni, l'ETA en Espagne. Certains auteurs des actes terroristes ont alors pu se réfugier dans des pays européens voisins et ne pas y être inquiétés, ou l'être bien tardivement. Faire prendre cette situation " pré-Schengen " pour le paradis de la sécurité derrière des frontières dressées, c'est faire prendre des vessies pour des lanternes et se moquer du monde.Renforcer les outils
Le travail en cours à l'échelon européen vise à renforcer et à perfectionner les instruments existants en vue d'une coopération policière et judiciaire plus performante encore, en appui à la compétence nationale, centrale dans la lutte contre l'insécurité. A titre d'exemple, l'action est engagée pour que les bases de données soient correctement renseignées, pour que l'on y accède plus aisément en les reliant notamment entre elles, que l'on s'en serve plus efficacement. La directive sur les données des dossiers passagers (PNR) est mise en œuvre. L'agence Frontex est renforcée et un corps de gardes-frontières européens créé. Les contrôles aux entrées de la zone Schengen vont être élargis, devenir plus précis. L'énumération pourrait se poursuivre, tant la sécurité de ses citoyens est désormais au cœur du projet européen. Ce n'est pas en défaisant l'Union, mais en la renforçant que nous améliorerons notre sécurité.
Cyrille Schott
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