Culture

Claude Degliame, une grande dame " mauvais genre "

Le Mondejeudi 12 janvier 2017
En nuisette de soie noire et dentelle, bas noirs, -lunettes noires, elle s'avance au milieu des spectateurs assis sur des tabourets, comme dans un bar ou une boîte de nuit. Elle n'est plus toute jeune, toute jeune, et elle ne s'en cache pas.
Elle, c'est Claude Degliame, et c'est Aglaé. Aglaé existe " pour de vrai ", sous un autre nom. Une " vieille pute " – c'est elle qui le dit – et heureuse de l'être. A 72 ans, elle travaille toujours, à Marseille. A Jean-Michel Rabeux et Claude Degliame, elle a raconté sa vie et son travail, soixante ans de prostitution, des mots crus, une gouaille insensée, et un discours à rebours de ceux, presque toujours victimaires ou moralisants, que l'on entend sur son métier.
Alors Jean-Michel Rabeux a décidé d'en faire un spectacle, de la parole de cette femme d'une liberté et d'une singularité absolues. Une partition cousue main pour Claude Degliame, sa muse et sa compagne depuis quarante ans. Degliame qui est, cela ne se sait pas assez, une des reines de notre théâtre, aux côtés d'Anne Alvaro et de Dominique Valadié. Une grande dame, mais nettement plus " mauvais genre " que ses consœurs. En Aglaé, elle est magistrale.
Dans la " vraie " vie, on la retrouve, tout aussi singulière que sur scène. Féminine et mas-culine, sauvage et douce, accent de titi parisien et voix grave de monstre sacré. Casquette de poulbot et interminables boucles d'oreilles en dentelle de jais, le visage nu, sans maquillage. Elle parle de son métier, comme Aglaé.
Elle a joué avec Claude Régy, Bruno Bayen, Jacques Lassalle ou Antoine Vitez. Toujours voulu faire du théâtre, et rien d'autre. Elle y est toujours allée, avec la famille de sa mère, des exilés d'origine juive polonaise. " C'étaient des gens très pauvres, mais chez eux j'ai toujours entendu que la culture, la littérature, la poésie, c'était ce qu'il y a de plus important au monde. "" Bizarrerie "
Les parents sont séparés, elle ne voit plus son père, mais elle sait que, après mille métiers, après avoir été résistant, il dirige le Théâtre de Babylone, cette petite salle où, en  1953, est créé En -attendant Godot, de Beckett. Ce père absent, qui est l'ami de Boris Vian et de Juliette Gréco, elle le retrouve des années plus tard. Il l'envoie au cours Dullin, abrité dans le TNP de Chaillot. Professeurs : Georges Wilson et Alain Cuny. " J'ai su que j'étais tombée là où il fallait que je tombe. " Pour autant, la jeune actrice fait un peu peur, dans le Paris des années 1960, où les jeunes premières sont encore très stéréo-typées. " J'avais la voix grave, -encore plus que maintenant, et j'étais bizarre, vraiment bizarre. Dans un cours, j'ai même entendu qu'on se demandait si je n'étais pas un travelo… "
Cette " bizarrerie " dont elle ne sait pas trop quoi faire à l'époque n'effraie pas Jean-Michel Ribes, qui, au début des années 1970, vient la chercher pour jouer L'Odyssée pour une tasse de thé, On loge la nuit et Omphalos Hôtel. Et c'est Ribes qui la conduit à Claude Régy, par l'intermédiaire de Michael Lonsdale. Au côté du maître, elle commence en  1977 un compagnonnage de plusieurs années, avec une série de spectacles entrés dans l'histoire du théâtre : Les gens déraisonnables sont en voie de disparition et Par les villages, de Peter Handke, Elle est là, de Nathalie Sarraute, Grand et Petit et La Trilogie du revoir, de Botho Strauss.
Avec Régy, Claude Degliame trouve un habitat de théâtre idéal. " Ce n'était pas seulement le respect plus que fou qu'il avait pour les auteurs – et quels auteurs. J'adorais cette idée que l'on est sur scène, mais que l'essentiel se passe ailleurs. Pour lui, il ne faut pas faire, il faut laisser irradier. J'entrais en scène, je savais que je devais exister, que surtout je ne devais rien faire, mais être là, au sens le plus fort du terme. "Univers interlope et nocturne
" La présence, c'est le monstre à apprivoiser, constate Claude Degliame, rêveuse. Il faut l'avoir, sinon on ne peut pas être acteur, il faut apprendre à ne pas en avoir peur ni honte. Et en même temps on doit rester pudique, ne pas être complaisant avec ça. Quand on est là, sur un plateau, on ne peut pas faire semblant d'y être. Un -acteur, c'est quelqu'un qui dit : “Regardez-moi.” Mais ce n'est pas pour que l'on regarde son moi à lui, mais le moi qui porte toute une œuvre, et qui renvoie l'humanité, le monde. "
Et pourtant, elle quitte le maître en  1983, après Par les villages, pour vivre d'autres aventures. Elle travaille avec Lassalle, avec Vitez, et, surtout, de plus en plus, ils inventent leurs spectacles, avec Jean-Michel Rabeux. Un théâtre qui va voir du côté des marges de la société, du sexe et de sa répression, d'un univers interlope et nocturne. Les titres parlent d'eux-mêmes : Eloge de la pornographie, Onanisme avec troubles nerveux chez deux petites filles,Déshabillages (comédie mortelle)… Et les auteurs aussi : Genet, Cendrars, Copi…
Pourquoi ce goût pour les transgressions, chez elle, chez qui le théâtre semble tatoué sur la peau ? " On a la sensation, avec Rabeux, que c'est là que l'on perçoit le plus de choses profondes sur l'humanité, bien plus qu'avec des sujets consensuels. Ce qui nous intéresse, c'est le mystère de l'humain, et d'aller voir comment est vraiment le monde. Copi disait, avec son accent argentin :“Il y a tellement de gens normaux”… L'hypocrisie, c'est quand même une des armes les plus meurtrières dans la vie, non ? " Avec Claude Degliame, les gens déraisonnables ne sont pas (tout à fait) en voie de disparition.
Fabienne Darge
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir