Enquête

Jean-Pierre Mustier, le « Francese » qui veut sauver UniCredit

Les EchosGuillaume Maujean,et François Vidal
A Rome, l'assemblée générale d'UniCredit va marquer un tournant pour le fleuron de la finance italienne. Les actionnaires doivent approuver un plan de redressement massif, avec une levée de fonds de 13 milliards d'euros. Un plan conçu et mené en six mois par le Français Jean-Pierre Mustier, l'ex-banquier-star de la Société Générale.
Elkette ». En découvrant le nom de code de l'opération, les banquiers ont dû se demander ce que cela pouvait bien pouvoir dire. Elkette est un élan. Le petit élan en peluche d'un membre de la garde rapprochée du nouveau patron d'UniCredit, le Français Jean-Pierre Mustier. Elkette a posé pour des selfies avec de nombreuses célébrités, dont Barack Obama ou François Hollande. Il est devenu une sorte de mascotte, un porte-bonheur toujours discrètement présent sur le pupitre de Jean-Pierre Mustier, à chaque conférence avec les investisseurs. Et il en fallait sans doute, des porte-bonheur, pour mener à bien le sauvetage de la première banque italienne.
La tâche est colossale. UniCredit est depuis trop longtemps l'un des mauvais élèves de la classe bancaire européenne. Ses créances en souffrance sont trop élevées, ses fonds propres insuffisants. La Banque centrale européenne exige qu'elle fasse le ménage dans son bilan et qu'elle lève des fonds sur les marchés. Sans quoi ce pourrait être l'humiliation d'un renflouement public, comme celui auquel doit se résoudre aujourd'hui Monte dei Paschi di Sienna, la plus vieille banque du monde…
Pour mener à bien ce plan de la dernière chance, il fallait peut-être un patron qui ne soit pas italien. Un homme qui connaisse les rouages de la banque - Jean-Pierre Mustier en a été le numéro deux entre 2011 et 2014 - mais qui reste à distance des « combinazione » politiques qui ont retardé la restructuration de toute la finance transalpine. Le banquier français a relevé le défi. Lui, l'ancien « wonder boy » de la Société Générale, dont la marche vers le sommet avait été stoppée net début 2008 par les agissements de Jérôme Kerviel. L'été dernier, après quelques années de purgatoire, il a fait son retour dans le gotha bancaire européen en prenant les rênes d'UniCredit. Le projet qu'il a présenté devant le conseil d'administration tenait en deux feuilles A4. Un traitement de choc qui prévoit une restructuration drastique du réseau d'agences, la suppression de plusieurs milliers d'emplois, la vente de plusieurs joyaux de l'empire et une recapitalisation massive. Les administrateurs lui ont donné quitus. Ne restait « plus » qu'à exécuter.
Quand il nous rejoint dans la salle de restaurant quasi déserte du grand hôtel parisien où nous l'attendions, Jean-Pierre Mustier s'excuse pour ses quelques minutes de retard : « Je suis comme un hamster dans sa roue », lâche-t-il dans un sourire. En cette matinée glaciale d'Epiphanie, le numéro un d'UniCredit est un homme pressé. Son rendez-vous précédent s'est prolongé et il doit se rendre dans une heure chez un grand gestionnaire d'actifs français, de l'autre côté de la rue. Les traits sont tirés, le visage plus émacié qu'à l'accoutumée, mais le « Francese » au physique de marathonien paraît serein.
Moine-soldat
Une fois obtenu l'accord formel des actionnaires lors de l'assemblée générale du groupe, ce jeudi 11 janvier à Rome, il partira pour un impressionnant tour du monde de six semaines au cours duquel il sollicitera les plus grands investisseurs de la planète. Londres, Milan, Toronto, Los Angeles, San Francisco, Denver, Chicago, Boston, New York, Scandinavie, Edimbourg, Dubaï, Singapour, Hong Kong, Tokyo... Un mois et demi pour réunir 13 milliards d'euros. Une opération commando comme cet ancien de « Ginette » les affectionne. « Il faut savoir sortir de sa zone de confort », dit-il souvent. A peine reçu à l'X, il était déjà parti faire son service militaire à la dure dans un régiment de parachutistes à Tarbes, loin des planques réservées à ses camarades de promotion. Et, plus tard, c'est ce même esprit de corps qu'il cultivera avec les fameux moines-soldats de la « Générale », issus comme lui des grandes écoles d'ingénieurs de la République, en compagnie desquels il façonnera la pépite de la banque, les dérivés actions.
Pour bien comprendre l'ampleur et l'urgence de la situation, un retour en arrière s'impose. Certaines des acquisitions faites à prix d'or au milieu des années 2000 ont déjà perdu beaucoup de valeur et doivent être dépréciées. La facture s'annonce salée. A cela s'ajoutent des dizaines de milliards de créances douteuses, conséquence du ralentissement économique italien. Bref, à moins d'un miracle, la banque va dans le mur. Jean-Pierre Mustier, alors numéro deux de l'établissement, l'a compris mais personne ne bouge. L'ampleur de la tâche à accomplir sans doute, la peur surtout de la réaction de l'actionnariat et, tout particulièrement, des influentes « fondazioni », qui vivent des dividendes d'UniCredit. Face à ce qu'il interprète comme un déni de réalité, Jean-Pierre Mustier tire sa révérence à l'été 2014. « Le groupe n'était pas prêt à prendre les mesures qui me paraissaient nécessaires, j'ai donc décidé de partir », note-t-il sans amertume aujourd'hui.
L'homme se résume tout entier dans cette décision. Marqué au fer rouge par l'affaire Kerviel, Mustier ne construit plus une carrière. A l'abri du besoin après ses années à la Société Générale, celui qui a longtemps été considéré comme le banquier le plus prometteur de sa génération choisit désormais ses combats. C'est ainsi qu'après 2014 il a travaillé « pro bono », c'est-à-dire gratuitement, pour le Boston Consulting Group sur des missions de conseil prodiguées à de grandes banques. Il est aussi devenu associé du fonds français Tikehau Capital.
Fort de cette indépendance, il est revenu à Milan à l'été 2016, à ses conditions, pour piloter le sauvetage d'une des places fortes de la finance italienne. Son plan ? Faire du groupe un champion de la banque commerciale au sein de la zone euro. Présenté aux marchés le 13 décembre dernier, il a plutôt reçu un bon accueil. Contre toute attente, le jour de son annonce, le titre a pris 16 % ! Du jamais-vu en pareilles circonstances, quand un groupe prévoit de lever autant de fonds. « Les investisseurs ont vu qu'on tournait la page du passé. Mais c'est aussi parce qu'il ne s'agit pas d'une simple opération de "cost-cutting", c'est un projet sur trois ans de transformation et d'adaptation de la banque à la révolution digitale. Mais notre horizon est à vingt ans », plaide-t-il avec conviction.
Ce projet lui offre en fait une chance inespérée. Jean-Pierre Mustier va pouvoir mettre en pratique tout ce qu'il a compris des organisations bancaires et de leur fonctionnement depuis 2008. Ce que lui ont appris aussi les spécialistes en organisation qu'il a consultés pour savoir où il s'était trompé dans son management de la BFI de la Société Générale. Bref, de tirer enfin les leçons d'une affaire qu'il a vécue comme un échec personnel, en respectant quelques principes simples. L'exemplarité, d'abord, qui le conduit à fortement réduire sa rémunération de directeur général. Baisse de 40 % du salaire du fixe, suppression des bonus pour la durée du plan, absence de tout parachute en cas d'échec. Ses deux prédécesseurs, eux, étaient partis avec plusieurs millions d'euros.
La cohésion, ensuite. Pas question de mener seul ce chantier pharaonique. Cette volonté se traduit par le renouvellement du management de la banque dans les semaines qui suivent son retour pour constituer une équipe soudée. Et pour capitaliser sur l'identité de la banque, il impose à son état-major le port d'une cravate rouge aux couleurs d'UniCredit. Une règle qu'il s'est appliquée à lui-même en y ajoutant un autre détail vestimentaire « couleur locale », une paire de boutons de manchette en forme de poivron rouge, un porte-bonheur napolitain très efficace, paraît-il , pour repousser le mauvais sort ! De quoi compenser peut-être le fait qu'il ne parle qu'à peine italien - « J'essaie d'en faire une demi-heure par jour, mais je manque de temps en ce moment », regrette-t-il.
Planètes alignées
Jusqu'à maintenant, les planètes sont plutôt bien alignées. Les organisations syndicales d'UniCredit n'ont pas mis de bâton dans les roues. Les fondations sont silencieuses. Et les marchés plutôt porteurs. Le « non » au référendum italien n'a pas créé de choc, la nouvelle équipe gouvernementale qui a succédé à Matteo Renzi étant plutôt appréciée. Le cours de la banque italienne reste largement décoté par rapport à la valeur de ses fonds propres, mais il se tient bien. Elkette est sur la bonne voie.
« Dès le mois d'août, un grand fonds américain, Capital Research, a pris plus de 7 % du capital de la banque. C'est un gage de confiance de la part d'un aussi gros investisseur », souligne Jean-Pierre Mustier. Le patron d'UniCredit le sait bien, les dés ne sont pas encore jetés. Une résurgence du « risque italien », en cas de remontée des populistes, n'est pas à exclure. Une fois recapitalisé, UniCredit restera d'une taille modeste par rapport à ses grands concurrents européens, BNP Paribas et Santander - sa capitalisation actuelle n'est que de 16 milliards d'euros. Il pourrait apparaître comme une proie si les marchés ne valorisent pas tous ses efforts. En Italie, un député a même dénoncé mercredi « un plan français pour s'emparer d'UniCredit ». Des rumeurs de mariage avec la Générale ont déjà refait surface, que rien ne vient étayer. Pour l'heure, Elkette monte la garde…
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir