Idées

Les catholiques dans la bataille présidentielle

Disputer l’électorat traditionaliste de la principale religion française au FN est l’un des objectifs affiché de Fillon.

Libérationjeudi 12 janvier 2017
En proclamant «je suis gaulliste et, de surcroît, je suis chrétien», François Fillon a mis le feu à la puissante sphère laïque française. Manuel Valls s’est ému, le catholique François Bayrou s’est insurgé. Une levée de boucliers instantanée a gravement condamné cette intrusion délibérée de la religion dans la bataille présidentielle. Une fois de plus, notre débat trop codé rejette instinctivement ce qui a été ressenti comme la transgression d’un tabou : un candidat à l’élection présidentielle mettant en avant sa religion personnelle. L’odeur suspecte d’un retour du cléricalisme a été sur le champ identifiée. Y aurait-il résurgence d’un communautarisme catholique au cœur de l’Etat le plus laïque du monde ?
Il y a, dans ce réflexe typique de notre culture politique, beaucoup d’hypocrisie ou d’ignorance. Le catholicisme n’a jamais été absent de la vie politique française. Il a traversé tous les débats de la IIIe République. Il s’est compromis sous Vichy. Il a, après la Libération, inspiré ostensiblement le MRP qui fut, le temps d’une élection législative, premier parti de France. Sous la Ve République, plusieurs présidents cachaient si peu leurs sentiments catholiques qu’ils allaient ponctuellement à la messe pendant leurs vacances et en faisaient leur principale apparition publique. Les Te Deum ou les obsèques nationales n’ont cessé d’être célébrés à la cathédrale Notre-Dame-de-Paris. L’Eglise catholique n’a jamais cessé d’intervenir dans les affaires publiques, en particulier lorsqu’elles touchent à l’enseignement privé ou aux questions de société.
Parmi les principaux défilés des dernières décennies, 1984 (enseignement privé) et la Manif pour tous ont drainé des foules considérables, plus importantes que les manifestations syndicales. Tout récemment encore, l’épiscopat a publié une lettre politique, d’ailleurs largement saluée. Le catholicisme, principale religion française, n’a jamais cessé d’être une composante politique majeure. Les catholiques de gauche ont été pour beaucoup dans la victoire de François Mitterrand en 1981, les catholiques de droite ont pesé lourd dans l’élection des présidents néogaullistes.
Il y a donc quelque chose de paradoxal à voir tant de monde s’effaroucher parce que François Fillon fait référence à ses convictions catholiques (au demeurant bien connues), d’autant plus qu’au même moment, avec autant de sincérité et de force, les candidats socialistes font, eux, légitimement référence à leurs convictions laïques.
Bien entendu, ce qui choque dans l’affaire n’est pas l’affirmation de la foi catholique de François Fillon mais le fort soupçon de récupération électorale qu’elle implique. C’est sous cet angle que sa déclaration peut être contestée. Elle peut embarrasser ceux des catholiques qui ne se reconnaissent en rien dans la candidature de François Fillon, et même l’épiscopat qui encourage l’engagement politique mais ne cautionne aucun parti ni aucun candidat. Christine Boutin a beau avoir ses entrées au Vatican, jamais l’Eglise catholique n’a appelé à voter pour elle. Le prince de Sablé, lui, en appelle implicitement aux catholiques. C’est, en réalité, plus gênant pour l’Eglise catholique que pour la République laïque, car l’objectif de François Fillon n’est en rien de remettre en cause la loi de 1905 mais est, en revanche, très clairement de disputer l’électorat catholique traditionaliste au FN. L’ex-Premier ministre affiche une posture identitaire pour extirper la tentation de l’extrême droite chez les catholiques les plus conservateurs. C’est évidemment son intérêt électoral élémentaire, c’est aussi une contribution au renforcement du plafond de verre.
Les catholiques, en particulier les pratiquants réguliers, votent depuis toujours en majorité à droite. Une fraction croissante d’entre eux se montre, depuis les années 2000, sensible aux thèmes identitaires de l’extrême droite, désormais incarnés par Marion Maréchal-Le Pen. Les débats de société récents (avortement, mariage pour tous, fin de vie, genre, immigration…) ont accentué cette pente. La place croissante prise par la question du fondamentalisme musulman, a fortiori par celle du terrorisme jihadiste, a encore accru cette tentation. Marine Le Pen et Florian Philippot jouent du nationalisme et de l’islamophobie. Marion Maréchal-Le Pen privilégie la question identitaire. François Fillon veut la lui ravir. En fait, c’est la campagne présidentielle tout entière qui comporte une dimension identitaire : laïcisme, laïcité, catholicisme, islamisme se réveillent ou émergent. En 2012, 90 % des votes musulmans sont allés à gauche. En 2017, la question est de savoir si les votes catholiques traditionalistes iront à droite ou à l’extrême droite.
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir