Idées

L’éthique de l’historien, l’honneur du fonctionnaire et la vallée de la Roya

Il y a bien des manières de mobiliser l’histoire pour éclairer l’actualité. Certaines suscitent l’action quand d’autres figent le présent.

Libérationjeudi 12 janvier 2017
La question de l’éthique de l’historien ne surgit jamais n’importe quand. Elle n’a de sens qu’au moment où le savoir sur le passé semble crucial pour le présent, plus exactement pour la qualité et le sens de la vie présente, parfois même pour la vie, ou la survie. Alors, le présent rencontre l’inactuel.
Nietzsche utilise ce mot «inactuel» dans ses considérations sur l’histoire. Sa véhémence dans ce texte est un feu qui couve et parfois il envoie des flammèches. «Nous avons besoin de l’histoire pour vivre et pour agir, et non point pour nous détourner confortablement de l’action, ou encore pour enjoliver la vie égoïste et l’action lâche et mauvaise.» Nietzsche est ici moraliste. Il voit dans l’histoire une pratique éthique qui se démultiplie selon trois modes d’être : souffrir et se délivrer, être actif et aspirer, conserver et vénérer. A chacun de ces modes, une histoire : la critique, la monumentale, l’antiquaire. Aujourd’hui, dans la vallée de la Roya, enclave montagneuse à la frontière de l’Italie et de la France que les migrants tentent de franchir, l’inactuel rôde selon ces trois modes.
Un journaliste du New York Times a récemment estimé que l’interpellation systématique des jeunes migrants noirs africains dont il a été témoin dans le train pour Nice renvoyait des «échos lugubres de la persécution française des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale». L’angoisse du présent lui avait rappelé ce pan d’histoire car, comme l’écrit Nietzsche, «celui-là seul qu’oppresse une présente préoccupation et qui, à tout prix, veut se débarrasser de son fardeau, celui-là seul ressent le besoin d’une histoire critique, c’est-à-dire d’une histoire qui juge et qui condamne».
Un historien, Yvan Gastaut, maître de conférences de l’université de Nice-Sophia-Antipolis a été accusé par le préfet des Alpes-Maritimes de «tirer des comparaisons absurdes entre des périodes de l’histoire et de porter atteinte ainsi à l’honneur des fonctionnaires qui servent la loi». Cet historien rappelait différents événements qui ont fait de la vallée de la Roya depuis le XIXe siècle un lieu où «l’action lâche et mauvaise», celle des passeurs qui se font grassement payer côtoie «l’action courageuse» des individus, militants ou non, qui aident les réfugiés à trouver une halte, le chemin, le défilé de la vie malgré tout. Travailleurs clandestins, puis réfugiés politiques du fascisme dans le sens de l’Italie vers la France, puis dans l’autre sens, les Juifs qui fuyaient le régime de Vichy et le nazisme sont les fantômes d’une mémoire vive.
Cet historien fait alors de l’histoire monumentale, il raconte comment des gens ordinaires ont aidé dans le passé à maintenir l’honneur du nom d’humain et sont devenus en fait des «justes» ou des «héros ordinaires» comme militants, citoyens, douaniers et policiers. Et comme dit Nietzsche, cette contemplation monumentale du passé conduit l’homme à conclure «que la grandeur qui a été une fois, a en tout cas été possible autrefois, et sera par conséquent encore possible un jour». Certes, cette histoire monumentale masque en partie les différences entre hier et aujourd’hui mais elle puise dans une même angoisse sa nécessité et offre à l’acteur présent la possibilité d’écarter «le doute qui l’assaille aux heures de faiblesses».
Ce qui fait passage, ce ne sont pas des identités de situations mais des similitudes qui produisent les mêmes émotions et les mêmes nécessités morales, des boucles du temps parfois imprévisibles, l’inactuel justement.
Incriminer des personnes qui aident aujourd’hui des réfugiés, n’est-ce pas récuser l’idée même qu’il était juste de le faire à d’autres périodes de l’histoire ? On peut de bon «droit» ressentir quelques émotions intempestives sur ce nouveau «délit de solidarité» qui met en cause le droit fondamental déclaré en 1789 pour tout homme et tout citoyen de résister à l’oppression.
Un historien qui enseigne et recherche à l’université ou au CNRS est aussi un fonctionnaire qui défend l’éthique de son métier et son honneur en étant à l’écoute de cet inactuel. «L’histoire, pour autant qu’elle est placée au service de la vie, se trouve au service d’une puissance non historique, et, à cause de cela, […] elle ne pourra et ne devra jamais être une science pure, telle que l’est par exemple la mathématique.»
Le désir de figer le passé comme le fait le préfet des Alpes-Maritimes correspond au désir de figer le présent, afin de rendre impossible toute idée d’action. Or les justes, comme l’éthique, n’agissent qu’au présent. Ne pas en rencontrer peut conduire à la mort. Walter Benjamin, apprenant qu’une nouvelle directive du gouvernement espagnol préconisait la reconduite des réfugiés en France, s’était suicidé à la frontière franco-espagnole après avoir accompli dix heures de marche. Pour l’honorer, il ne nous reste plus que l’histoire antiquaire, celle qui fabrique des rituels de mémoire dans les cimetières comme celui de Portbou. Pour Walter Benjamin, grand lecteur de Nietzsche, «seul le présent est le temps du politique» et «tout événement du passé peut y acquérir ou y retrouver un plus haut degré d’actualité que celui qu’il avait au moment où il a eu lieu».
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir