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La MDMA, une molécule en ecsta de grâce

Très en vogue dans les années 90 auprès des clubbeurs avant d’être boudée par les consommateurs, la «drogue de l’amour» jouit d’un regain d’intérêt sous forme synthétique. Et se répand désormais au-delà du milieu des teufeurs, principalement chez les jeunes.

Libérationjeudi 12 janvier 2017
Souriez, vous êtes sous «MD». Sous l’emprise de la «drogue de l’amour», vous ressentirez sans doute le besoin impérieux de palper l’un de vos congénères en pleines génuflexions sur la piste de danse - oui, même s’il sent le poney et ressemble à un ficus. Une utilisatrice occasionnelle confirme avoir recours à ce psychotrope stimulant pour rouler des pelles, tandis qu’une autre en ingurgite parfois «pour faire l’amour, car les corps sont plus présents» - une pratique baptisée «chemsex». «C’est une drogue qui n’apparaît souvent pas comme une drogue. Elle a une dimension festive et ludique, avec des comprimés qui peuvent être en 3D», résume Michel Gandilhon, chargé d’études à l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT).
Composante de l’ecstasy, la MDMA (méthylènedioxyméthamphétamine) qui fait son grand retour en France est une molécule de la famille des amphétamines. Elle s’ingère généralement sous forme de pilule, cristal ou poudre amère, par exemple en «parachute», dans une feuille à rouler du tabac qui se dissout dans l’estomac. Le produit n’est pas nouveau et connut son heure de gloire dans les années 90, en plein âge d’or du clubbing techno. Sa popularité a décliné suite à des saisies au Cambodge, où l’on confectionne l’un de ses éléments, l’huile essentielle de sassafras (ou safrole). Après avoir été trop coupé au goût des consommateurs, ce produit psychoactif revient ces jours-ci sous forme synthétique. Un «ecsta nouvelle génération» et fortement dosé, indique l’OFDT dans son ouvrage paru en décembre, «Jeunes et addictions».
La nature empathogène de la substance explique en partie sa popularité croissante. Sous «MD», on voit la vie en rose, ce qui, ces temps-ci, n’est pas du luxe. On s’aime, on se tripote, tout va très vite, tout est exacerbé, on est moins fatigué et on a confiance en soi. Désinhibante, euphorisante, cette drogue stimulante renforce l’empathie. Utilisatrice ponctuelle, Emma (1), 30 ans, se souvient avec émotion de nuits passées à arpenter béatement les rues : «Cela peut être une expérience magnifique où tu explores toutes les possibilités cachées de ton cerveau.» Elle évoque «des heures de pur bonheur en orbite sur la planète love». Bruno, un photographe quadra, renchérit : «Si on lançait une attaque chimique de MDMA pendant une guerre, les soldats se tomberaient dans les bras. C’est drôle, c’est une drogue qui marche avec tout le monde. Même ta grand-mère peut en prendre.»
De fait, son usage s’est répandu au-delà des teufs, dans les appartements ou en couple. «La MDMA fait un retour en France, c’est clair, car elle est moins coupée. Cela attire surtout les jeunes entre 15 et 34 ans», confirme Laurent Karila, psychiatre à l’hôpital Paul-Brousse et porte-parole de SOS Addictions. Les chiffres attestent la résurgence d’un phénomène : selon le rapport annuel de l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT), elle la troisième drogue la plus populaire, testée par 13 millions d’Européens adultes. En France, en 2014, la MDMA/ecstasy était déjà devenue la deuxième substance illicite la plus consommée chez les 18-25 ans (3,8 %), derrière le cannabis et devant la cocaïne (3,1 %), selon l’OFDT qui la qualifie d’«emblématique» et de générationnelle. Elle est cependant «très peu présente sur les marchés fréquentés par les publics précaires».
A Dunkerque, Joseph, 20 ans, en est l’exemple type : il raconte l’avoir testée pour la première fois à 17 ans par l’intermédiaire de son frère lors d’un concert electro. Il se souvient d’«une énergie débordante, une envie de danser». Depuis, il a initié son groupe d’amis mais dit rester prudent, consommant en moyenne tous les trois mois. «Ça se démocratise […] mais il ne faut pas trop abuser non plus, sinon ça te déglingue le cerveau.»
Hors des traditionnels tecknivals, certaines réjouissances comme la Concrete, qui a lieu en pleine journée, sont devenues synonymes de marathons défonce à la MD. Un connaisseur : «Il paraît qu’à Berlin, ils laissent même entrer certains dealers en boîte car le public de toute façon ne consomme pas d’alcool.»
Une euphorie en apparence inoffensive contredite par la variabilité des dosages et la résistance de chacun. «C’est le pire truc pour les descentes. Ça peut durer une journée, parfois une semaine», confirme un DJ parisien exposé depuis des années à la consommation de substances variées. Le risque de bad trip n’est pas non plus négligeable : Emma se souvient d’une soirée apocalyptique dans un club berlinois pour son anniversaire. «J’étais avec des potes, bourrée, et j’en ai pris dix fois trop. J’avais les yeux qui bougeaient dans tous les sens, les dents qui claquaient et j’étais extrêmement angoissée. On a le sentiment d’avoir dépassé ses limites, de s’être mis en danger. Si quelqu’un avait voulu abuser de moi, j’étais vulnérable. Je répétais en boucle : "Pourquoi j’ai fait ça ?"» Une certaine idée de «l’enfer» qui ne l’a pas empêchée de recommencer un an après, à moindres doses, dans un contexte plus calme.
Le psychiatre Laurent Karila met en garde contre les effets nocifs, comme la tachycardie, l’anxiété, les hallucinations et une descente proportionnelle à la montée : «Les accidents graves - comas, atteintes graves du foie et hyperthermies malignes - sont possibles dès la première prise.» Les overdoses, dont certaines concernent la prise de MDMA, se sont démocratisées, rappelait le Monde début janvier, dans un article sur le groupe Surdoses de la brigade des stupéfiants. «C’est une porte d’entrée vers la coke et le speed», prévient de son côté Joseph, qui a vu une amie ayant testé la MDMA tomber dans la cocaïne avant de faire une tentative de suicide. Néanmoins, le risque d’addiction reste faible et cantonné à usage festif : contrairement à la coke, on ne s’en met pas plein le nez avant d’aller au bureau. Il s’agit donc rarement d’un motif de début de traitement spécialisé. «C’est une drogue d’expérimentation. Les usagers appellent ou viennent souvent nous voir pour des usages qui se sont mal passés ou des pathologies résiduelles, de l’anxiété et un sentiment de déréalisation», détaille Mario Blaise, chef de service à l’hôpital Marmottan (Paris XVIIe), spécialisé dans le sevrage aux addictions et les cures de désintoxication.
Si les campagnes de prévention ne ciblent pas spécifiquement la MDMA, des associations comme Techno+ militent au plus près des usagers, en festival ou en soirées pour la réduction des risques. L’Agence régionale de santé (ARS) veille à informer les services d’urgence des hôpitaux de la teneur des produits qui peuvent circuler. Aux Etats-Unis, un usage thérapeutique de la drogue a même été testé sur des soldats souffrant de stress post-traumatique.
Très disponible, il est facile de s’en procurer, surtout depuis l’arrivée des call centers (commande par texto) et des drives (livraison sans sortir de sa voiture), comme on en trouve en banlieue parisienne. D’autant qu’elle est fabriquée dans des labos européens, en particulier des filières installées aux Pays-Bas et en Belgique, même si, note Michel Gandilhon à l’OFDT, «ce trafic de détail n’est pas très professionnalisé». Que risque-t-on, si pris sur le fait ? La possession de MDMA tombe sous la loi de 1970 et est donc passible d’un an de prison et de poursuites - même si dans les faits, la peine varie en fonction du contexte et de la quantité.
Aujourd’hui, la MDMA de synthèse n’est qu’une petite partie d’un nouveau marché de la dope qui va de pair avec des nouvelles stratégies de marketing, de production et une offre en ligne. Sur le Darknet (ou Deep Web, illégal), on peut effectuer des commandes très ciblées de NPS (nouveaux produits de synthèse) sur des sites comme Alphabay Market ou Dream Market, qui prospèrent après la fermeture du leader Silkroad. Une utilisatrice résume : «Le mieux, sur le Darknet, c’est de voir la composition du cachet et des commentaires d’utilisateurs, comme sur Airbnb.»
Equivalent à la cocaïne, le prix chez un dealer, environ 50 euros par gramme, peut diminuer de moitié sur le Net. Laurent Karila : «Ces produits sont parfois vendus sous forme de sels de bain ou d’engrais pour plantes et miment les effets des drogues stimulantes standards. Cela s’adresse plutôt à un public averti qui connaît les drogues.» Ce sont surtout, précise Mario Blaise, «des nouveaux produits dont on ne connaît pas encore les effets».
(1) Les prénoms ont été modifiés.
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir