Portrait

L214 , animaliés

Avec les vidéos de «leur» association, Brigitte Gothière et Sébastien Arsac tordent le cou aux abattoirs.

Libérationjeudi 12 janvier 2017
La scène est cocasse. En cette fin d’après-midi, quand le boucher entre Chez Troquette, restaurant aveyronnais de Paris, pour livrer sa marchandise, il s’enquiert de l’identité de la paire qui se fait tirer le portrait. Pacifiste en diable, Olivier, le serveur, feint de ne pas avoir entendu la question. Lui sait que les deux impétrants représentent le cauchemar des abattoirs depuis 2008 avec la première vidéo tournée par leur association L214 chez Charal à Metz pour montrer la maltraitance animale. Suivront des dizaines d’enregistrements pointant les modes d’abattage, les méthodes de gavage, le broyage de poussins, les conditions de vie en cage des poules pondeuses… Ce sont ces vidéos qui ont amené le ministère de l’Agriculture à demander une inspection de tous les abattoirs français et le député divers gauche Olivier Falorni à présider une commission d’enquête parlementaire dont les travaux ont abouti à une proposition de loi pour améliorer le traitement des animaux. Las, en décembre, les députés se sont opposés à une des mesures phares de la commission Falorni, pourtant plébiscitée par 85 % de la population : l’installation de caméras dans les abattoirs. Revu et «corrigé», le texte doit être réexaminé ce jeudi à l’Assemblée nationale.
Si L214, huit ans après sa création, compte 21 000 adhérents, 600 000 suiveurs sur Facebook et 30 000 sur Twitter, l’association est, volontairement, peu incarnée. La plupart des sympathisants de la cause animale ignorent donc que c’est un duo peu enclin à se mettre dans la lumière qui est à sa tête. «L214 est une équipe, pas deux personnes», avance Brigitte Gothière, 43 ans, directrice du mouvement dont Sébastien Arsac, 43 ans itou, est le porte-parole. C’est lui qui s’est fait interpeller mi-décembre avec un camarade à Houdan (Yvelines) alors qu’ils venaient récupérer des caméras ayant filmé l’endormissement de porcs avant abattage. Il a été gardé à vue pendant dix-sept heures. Tous deux, qui font partie de l’équipe fondatrice de L214 en 2008, comptent parmi les vingt-cinq salariés actuels de l’association, laquelle pratique l’égalité de rémunération : 1 750 euros brut en salaire de base, hors ancienneté. Les versements de donateurs privés et les cotisations des adhérents assurent annuellement quelque 2 millions d’euros de fonds de L214.
Ils se sont connus au lycée, à Clermont-Ferrand, en terminale scientifique. «Mais on n’est pas tout de suite sortis ensemble, on était plutôt lents», rigole Brigitte Gothière, un rien froide au premier abord avant de se décontracter. De son côté, Sébastien Arsac se met légèrement en retrait et parle sur un mode moins affirmé. Ils se sont mariés en 1996, «pour les impôts», quatre ans après avoir pris langues pour la première fois.
Brigitte Gothière est née d’une mère infirmière et d’un père ingénieur en électricité après avoir été ouvrier et suivi des cours du soir. «Il m’a inculqué la détermination et la persévérance quand elle, qui militait à la Croix-Rouge, dans des associations d’aide aux devoirs et contre le racisme, m’a appris à tendre la main, à agir pour les autres.» Après des études de mathématiques dans le supérieur, puis d’électronique, elle a enseigné en lycée professionnel. Lui a grandi auprès d’une mère secrétaire et d’un père instituteur spécialisé, également militants associatifs. Après une maîtrise et un DEA de maths, il fait son service militaire comme objecteur de conscience. Il explique : «J’étais dans la mouvance d’extrême gauche, libertaire, pour les sans-papiers.» Puis il devient professeur des écoles pendant un an et demi, avant de démissionner et va travailler deux ans et demi pour l’ONG française Welfarm, Protection mondiale des animaux de ferme. Tous deux non-croyants, ils refusent de dire pour qui ils voteront à la présidentielle, «pour ne pas engager politiquement l’association en notre nom». Sans trop s’avancer, on devine que leur bulletin sera vert.
Quand naît leur histoire amoureuse, tous deux mangent de la viande. «La question de la légitimité de tuer des animaux pour les manger est arrivée un peu plus tard, se souvient Brigitte Gothière. C’est Sébastien qui a abordé pour la première fois le sujet. On en a discuté et cela nous est alors apparu comme une évidence.» Elle résume : «C’est comme si, avant, on mangeait de la viande mais on ne mangeait pas des animaux. Comme tout le monde, on avait une dose de compassion pour eux, mais ceux qui étaient dans notre assiette étaient invisibles.» Sébastien : «Il y a eu un déclic quand on a pris conscience de cette réalité, même s’il y avait un terreau : on était contre la corrida, la chasse…»
Le couple devient végétarien, puis végétalien en 2003, avant d’épouser la cause végane, par antispécisme. C’est-à-dire qu’ils ne font pas de distinction qualitative entre les espèces humaine et animale. En conséquence, ils ne portent plus de vêtements et de bijoux d’origine animale ni n’utilisent de cosmétiques testés sur les animaux. Elle est chaussée de Dr. Martens en cuir synthétique, lui marche dans des chaussures végétales. «Ce que l’on fait est très cohérent, défend la directrice de L214. On sait tous que les animaux sont des êtres doués de sensibilité. Personne n’a envie de les maltraiter sans nécessité. Et on sait que l’on n’en a pas besoin pour se nourrir et être en bonne santé.» Son rêve ? «Qu’on arrête de les élever et de les pêcher pour les manger puisqu’on n’en a pas besoin pour vivre.»
Un temps, le couple a souhaité adopter des enfants, avant de renoncer. «C’était le parcours du combattant, se souvient Brigitte Gothière. On nous a expliqué que comme nous ne sommes pas stériles, nous n’étions pas prioritaires.» Il y a dix-huit ans, elle a mis au monde une fille, puis un garçon cinq années plus tard. Tous deux sont également végans, «mais de leur propre initiative», précise leur maman. Aucun animal domestique dans l’appartement familial de Montreuil, où les assiettes proposent des pâtes, du riz, des céréales légumineuses, des oléagineux…
Pour sa part, Sébastien Arsac, marathonien depuis trois ans «pour déconnecter», défend la «junk food végan». «Désormais, on trouve des trucs tout prêts en supermarchés. C’est parfait car on est des fainéants de la cuisine [sa femme dément, ndlr]. Et ça permet de tout changer sans rien changer à nos habitudes.» Brigitte Gothière, elle, veut gommer le cliché triste du régime végétalien : «On est vivants et bien portants. Regardez, on a des petites poignées sur les côtés !» Sébastien Arsac renchérit : «On dit que "la règle des trois B" arrive toujours dans la discussion entre végans.» Kezako ? «La bouffe, le bédo [le pétard, ndlr] et la baise.» Il se marre en regardant sa femme : «Je savais que tu allais lever les yeux au plafond !»
1973 Naissance de Brigitte Gothière et de Sébastien Arsac. 1er janvier 1992 Naissance du couple. 2008 Création de L214. 12 janvier 2017 Réexamen du projet de loi sur les abattoirs à l’Assemblée.
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir