DOSSIER

L'énigme des fragments inédits

Sciences et AvenirDOSSIER RÉALISÉ PARBernadette Arnaud
Des originaux de manuscrits de la mer Morte sont récemment apparus sur le marché. D'où viennent-ils ? Sont-ils authentiques ? Livrent-ils des révélations sur la Bible hébraïque ? « Sciences et Avenir » a mené l'enquête sur cette extraordinaire saga.
Ce sont 25 fragments calligraphiés d'antiques écritures araméennes et hébraïques. De fragiles morceaux de peau jaunis et de papyrus vieux de plus 2000 ans dont l'existence, révélée en octobre 2016 dans un article de la revue scienISRAEL tifique en ligne Live Science, a suscité une immense curiosité. Ces vestiges rarissimes appartiennent en effet aux célèbres manuscrits de la mer Morte, comme ont été baptisés les papyrus et parchemins -- ainsi qu'un rouleau de cuivre ­ mis au jour dans les falaises du désert de Judée, entre 1947 et 1956, parmi lesquels des textes bibliques (lire p. 32).
L'annonce est d'autant plus exceptionnelle que certains de ces nouveaux fragments seraient des originaux inédits de la Bible hébraïque, appelée Ancien Testament par les chrétiens. Ce serait le cas notamment du seul fragment connu du Livre de Néhémie, un psaume des écrits relatant le retour d'exil des Juifs et la reconstruction de Jérusalem. Ces délicats lambeaux parcheminés, dont les plus petits font 2 centimètres carrés à peine, ont refait surface sur le marché des antiquités où ces pièces se négocient des millions de dollars. « Ils ont été acquis par deux importants collectionneurs », explique Årstein Justnes, professeur au département de religion, BETTY LAFON philosophie et histoire de l'université d'Adger, en Norvège. Le premier d'entre eux, l'Américain Steve Green, propriétaire de la chaîne de magasins de loisirs créatifs et de décoration Hobby Lobby, en a ainsi rassemblé 13 entre 2009 et 2015. Ce chrétien évangéliste en a fait don au musée de la Bible dont il finance la construction à Washington (États-Unis) et qui sera inauguré à l'automne 2017.
Le second, Martin Schoyen, homme d'affaires norvégien, en a acquis 12, venant s'ajouter à la centaine qu'il a déjà collectée depuis 1986.
Un intermédiaire, fils d'un célèbre revendeur
Selon Årstein Justnes, ces 25 inestimables écrits sur cuir et papyrus rongés par les siècles ne seraient en fait... que la partie émergée d'un iceberg ! « Ils appartiennent à un ensemble de 74 éléments qu'on a vu réapparaître depuis quinze ans et que les spécialistes ont baptisé "fragments de la mer Morte post-2002", date à laquelle les premiers ont été repérés. Leur provenance n'est pas établie avec exactitude car les vendeurs révèlent rarement leurs sources. » Cependant, tous les experts interrogés par Sciences et Avenir s'accordent à dire qu'ils ont sans doute été acquis auprès d'un intermédiaire connu sous le nom de Kando. Plus précisément William Kando, le fils d'un des plus célèbres revendeurs des premiers rouleaux de la mer Morte, Khalil Shahin Iskander, aujourd'hui décédé (lire p. 32). Selon la petite histoire, ces « bouts de parchemins » auraient traîné dans les tiroirs de cette famille depuis les années 1950 avant de se retrouver à leur tour, tardivement, sur le marché.
Si l'existence de ces documents exceptionnels est aujourd'hui révélée, c'est qu'ils viennent de faire l'objet de deux publications scientifiques distinctes dont Live Science s'est fait l'écho (voir Pour en savoir plus p. 36). Les deux collectionneurs ont en effet souhaité que des experts renommés en dirigent l'étude. Emmanuel Tov, spécialiste des manuscrits de la mer Morte à l'Université hébraïque de Jérusalem, a ainsi dirigé les travaux sur la collection Green. L'homme est l'un des plus fins connaisseurs de la question puisqu'il a conduit en 2001 la publication de l'ensemble des traductions en 39 volumes des rouleaux de la mer Morte par l'université d'Oxford (Royaume-Uni). Et c'est Torleif Elgvin, professeur au NLA University College d'Oslo (Norvège), autre spécialiste reconnu, qui s'est quant à lui penché, avec de nombreux autres contributeurs, sur la collection Schoyen. Aussi, après être passés dans les mains de ces éminents savants, ces 25 fragments semblent désormais certifiés.
La prudence est de mise face à de possibles contrefaçons
Il faut en effet être extrêmement vigilant, comme l'explique Årstein Justnes à la tête du projet The Lying Pen of Scribes (Le Calame menteur des Scribes) qui voudrait parvenir à ce que tout nouveau fragment apparu sur le marché et étiqueté « mer Morte » soit systématiquement analysé : « Il faut toujours se méfier des possibles contrefaçons qui peuvent se glisser parmi ces nouveaux matériaux qui surgissent. » « C'est une nécessité urgente pour espérer gagner la course contre les faussaires ou les pilleurs », renchérit Eibert Tigchelaar, un autre spécialiste d'études bibliques, à l'université de Louvain (Belgique). « Il est en effet curieux de constater que 85 % des 74 fragments "post2002" contiennent des sections de textes bibliques... contre seulement
20 à 25 % des manuscrits trouvés entre 1947 et 1956 ! », poursuit Årstein Justnes. Une interrogation à laquelle adhère, mais que tempère le paléographe Michael Langlois, maître de conférences à l'université de Strasbourg, qui a participé à l'analyse de la collection norvégienne et à qui l'on doit l'exposition « Qumran, le secret des manuscrits de la mer Morte » organisée à la Bibliothèque Nationale de France (BNF), à Paris, en 2006 : « Certes, nous devons faire preuve de la plus grande prudence et écarter la moindre pièce sur laquelle les doutes sont manifestes. J'ai d'ailleurs des interrogations sur les fragments de la collection Green. »
C'est à la chimiste russe Ira Rabin qu'a ainsi été confié, dès 2013, le soin de mener des analyses non invasives à l'Institut fédéral des sciences des matériaux, à Berlin (Allemagne) sur certains des éléments de la collection scandinave, comprenant un corpus plus large que les 12 pièces récemment acquises. Une première ! Aucun des anciens fragments « historiques » de la mer Morte retrouvés au milieu du xxe siècle n'a en effet jamais pu faire l'objet de telles recherches. Ils s'étaient révélés trop « pollués » par des manipulations diverses, notamment le recours par le passé à l'huile de ricin pour mieux distinguer les encres utilisées et parvenir à une meilleure lecture...
Grâce à une technique à base de fluorescence de rayons X, Ira Rabin a pu établir l'origine géographique des fragments qui lui ont été soumis. Elle a ainsi décelé sur certains de grandes concentrations de sel telles qu'on les retrouve dans la région de la mer Morte, ce lac salé situé à 429 mètres sous le niveau de la mer, le point le plus bas à la surface des continents. Mais d'autres comportaient des composés à base de craie, qui pourraient signaler un environnement géologique différent. « Certains fragments sont bien issus de la région de Qumran alors que d'autres pourraient provenir d'autres secteurs du désert de Judée », résume ainsi Michael Langlois.ANDRE CHUNG
Un extrait évoque le retour des Juifs exilés à Babylone
Les paléographes se sont également attelés à déchiffrer le contenu de ces fragments qui concernent donc presque exclusivement des passages de la Bible. Ainsi d'un extrait de quelques lignes lié à l'épisode du retour de Babylone après que les Juifs exilés ont été libérés par les Perses. Ou, issu de l'une des plus belles pièces de la collection scandinave acquise en 2001, un extrait du Lévitique, considéré comme l'un des plus anciens fragments et dans lequel Dieu s'adresse au peuple d'Israël : « Si vous suivez mes lois, si vous gardez mes commandements et les mettez en pratique, je vous donnerai les pluies en leur saison ; la terre donnera ses produits et les arbres des champs donneront leurs fruits », indiquent les premières lignes traduites par Torleif Elgvin. Autant de lignes jaunies qui n'ont pas fini de faire parler d'elles, quelque deux mille ans après qu'elles ont été fixées par écrit. ½
LireLactu
Parcourir
Rechercher

Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir