DOSSIER

Une saga archéologique en plein désert de Judée

Sciences et Avenirjeudi 22 décembre 2016
Il aura fallu presque dix ans aux spécialistes pour remonter la piste des rouleaux de la mer Morte dont les premiers fragments avaient été mis au jour en 1947 par des Bédouins.
Que de nouveaux vestiges bibliques ressurgissent et c'est une histoire deux fois millénaire -- et passionnelle -- qui remonte à la surface. Car si la majorité des milliers de manuscrits et des plus de 40 000 fragments dits de la mer Morte mis au jour dans le désert de Judée à partir de 1947 concerne des documents profanes (administratifs, correspondance privée, etc.), une partie est constituée d'extraits inédits de la Bible hébraïque (lire p. 28). C'est le cas d'un quart des manuscrits découverts dans 11 grottes situées à Khirbet Qumran (« la ruine de Qumran »), à une douzaine de kilomètres au sud de Jéricho, en Cisjordanie (voir la carte). Un ensemble auquel il faut désormais ajouter les 25 fragments dont l'existence vient d'être révélée (lire p. 26), provenant vraisemblablement des mêmes grottes. Le tout composant les plus anciens manuscrits bibliques connus.
Leur découverte fait partie des plus grands événements archéologiques du xxe siècle. « Cela a tout bouleversé, rappelle Daniel Stoekl Ben Ezra, directeur d'études de la section des sciences historiques et philologiques à l'École pratique des hautes études (EPHE), à Paris.
Auparavant, on ne connaissait de la Bible que des textes juifs rabbiniques médiévaux en hébreu, datant du Xe siècle, et des traductions grecques plus anciennes. Or soudain, voilà que l'on trouvait les originaux, écrits en hébreu par des "sectes" juives au tournant de notre ère. Ce qui nous a propulsés directement aux origines de la Bible, il y a 2000 ans. » La légende raconte que c'est un chevreau tombé dans un trou qui aurait permis à un jeune berger, venu le récupérer, de mettre la main sur les premiers parchemins en 1947. « En fait, ce sont trois adultes de la tribu des Taamiré qui ont permis les premières découvertes », explique Mireille Bélis, historienne et archéologue à l'École biblique et archéologique française (Ebaf) de Jérusalem. Des Bédouins pour qui ces trouvailles constituaient une source de revenus inespérée. « Les spécialistes de l'époque savaient que les habitants de la région collectaient depuis longtemps des antiquités qu'ils revendaient ensuite », raconte l'historienne.RLANDS, COLLECTION FATHER DOMINICANS - ALANY/PHOTO12.COM
Le rouleau du Temple provient d'une des grottes de la falaise de Qumran (au centre) explorées par le père Roland de Vaux, de l'École biblique et archéologique française de Jérusalem à partir de 1949 (ci-dessus à droite). Khalil Shahin Iskander (à droite) sera l'intermédiaire entre les Bédouins, premiers découvreurs des manuscrits, et les archéologues.
COURTESY OF ALEXANDER SCHICK
CENTRE FOR HERITAGE OF RELIGIOUS LIFE, NETHETrois premiers rouleaux sont ainsi exhumés en février 1947 : le grand Rouleau d'Isaïe, le mieux conservé avec ses 7 mètres de long, texte complet du livre du prophète ; la Règle de la communauté, l'une des oeuvres majeures retrouvées à Qumran évoquant une communauté souhaitant préserver sa pureté et sa sainteté ; le Commentaire d'Habacuc, du nom de ce prophète qui aurait vécu au viie siècle avant notre ère.
Puis quatre autres quatre mois plus tard : un deuxième rouleau d'Isaïe ; le Règlement de la guerre, rouleau de 5 mètres composé au iie siècle mentionnant une guerre eschatologique ; les Hymnes, des actions de grâce ; l'Apocryphe de la Genèse, un songe qu'aurait fait Abraham à son arrivée en Égypte, texte absent du canon biblique (lire pp. 28-29). Que faisaient ces trésors dans le désert, cachés au fond des grottes ? « Pendant des siècles, les falaises de Judée ont servi de refuges à des populations en détresse qui souhaitaient mettre ce qu'elles avaient de plus précieux à l'abri, explique Daniel Stoekl Ben Ezra. À Qumran, ce fut le cas des esséniens, considérés comme l'une des premières sectes juives. C'est à eux que l'on doit la plupart de ces écrits bibliques. Mais d'autres manuscrits, appartenant à d'autres groupes et datant d'autres époques, ont été découverts ailleurs dans le désert. » (Lire l'encadré p. 34.) Les Bédouins ont alors confié l'ensemble de leurs trouvailles à différents intermédiaires parmi lesquels un cordonnier de la région, Khalil Shahin Iskander, qui deviendra au fil des ans l'un des revendeurs incontournables.
« Ces textes nous ont propulsés directement aux origines de la Bible, il y a 2000 ans »Daniel Stoekl Ben Ezra, directeur d'études de la section des sciences historiques et philologiques OrientMéditerranée à l'École pratique des hautes études, Paris Une histoire contemporaine mouvementée en parallèle
La patiente collecte des manuscrits par les archéologues se confond avec l'histoire contemporaine très mouvementée de la région. Il faut se souvenir que, lors des premières exhumations clandestines, la Palestine vit ses dernières heures sous mandat britannique, établi depuis 1920. Dès mai 1948, les Nations unies ayant procédé à la partition du territoire, un premier conflit éclate entre les pays arabes -- dont la future Jordanie -- et Israël, le tout nouvel État juif, le premier créé au Proche-Orient depuis l’Antiquité. Jérusalem — qui devait initialement être placée sous juridiction internationale — se retrouve occupée par les forces israéliennes à l’ouest et par la Légion arabe de Transjordanie à l’est, où se trouvent les lieux saints (Saint-Sépulcre, mont du Temple, etc.).
Des photos dans une revue déclenchent les recherches
C’est dans ce contexte que les archéologues du département des Antiquités de Jordanie, du Musée archéologique de Palestine et de l’École biblique et archéologique française de Jérusalem apprennent, en 1948, l’existence de rouleaux et fragments retrouvés du côté de la mer Morte… grâce à des photos de parchemins publiées par John Trevor, un chercheur américain ! «Cette annonce a constitué un séisme», précise Mireille Bélis, car les chercheurs ont aussitôt compris l’importance de ces vestiges.
Tous ont en et en mémoire le témoignage d’Origène, un des Pères de l’Église, aue siècle de notre ère, évoquant des manuscrits récupérés dans des grottes des environs de Jéricho. Se pourrait- il que des trésors équivalents aient refait surface? Dès lors, les archéologues n’ont qu’une idée en tête : retrouver les caches. Interrogés, les Bédouins —peut-être sous la menace d’un emprisonnement pour pillage — fi nissent par coopérer et acceptent de guider les chercheurs. Et c’est après de longs trajets sur des pistes cahoteuses que les archéologues de l’École biblique de Jérusalem, emmenés par le père Roland de Vaux, arrivent enfi n devant les inaccessibles falaises marneuses de la rive occidentale, situées en Cisjordanie annexée depuis peu par le royaume hachémite de Jordanie. Avec d’immenses dicultés, ils parviennent à dégager petit à petit les premières caches. « Pour se repérer, ils avaient même planté un tamaris en contrebas d’un des sites», raconte Mireille Bélis. Au total, 11 grottes seront ainsi explorées jusqu’en 1956, d’où proviennent la plupart des vestiges retrouvés. Les plus importantes trouvailles sont faites dans la grotte n° 4, la plus grande, qui contenait à elle seule 15 000fragments appartenant à près de 600documents. C’est de cette grotte que pourraient d’ailleurs être issus certains des 25fragments récemment révélés. Dès les premières années, les découvertes sont systématiquement entreposées derrière des portes blindées au sous-sol du « musée Rockefeller », le Musée archéologique de Palestine (PAM), une fondation privée inaugurée en 1938 et fi nancée par les mécènes américains. Mais la situation politique va infl uer sur leur destinée puisque le musée, situé à Jérusalem-Est, est nationalisé par le roi Hussein de Jordanie en 1966. Puis il passe sous contrôle israélien à l’issue de la guerre des Six-Jours en juin 1967, après la conquête et l’annexion de Jérusalem-Est par l’État hébreu. Désormais régis par la Convention de La Haye sur les biens culturels, les manuscrits sont depuis sous la responsabilité d’Israël et la plupart ont été transférés dans le Sanctuaire du Livre (Heykhal ha-Sefer), un bâtiment à l’architecture en forme de couvercle de jarre.
ANALYS
Du lin blanc et bleu pour protéger les écrits
Outre les papyrus et parchemins, 75 fragments de textiles provenant de 40à 50 éto es avaient été découverts à Qumran par le Français Roland de Vaux dans les années 1950. Mireille Bélis, de l’École biblique et archéologique française (EBAF) de Jérusalem, a récemment répertorié et analysé plusieurs centaines de fragments exhumés depuis. Elle a ainsi établi qu’ils étaient tous en lin, blanc ou bleu teint à l’indigo, sauf un violet, teint au pourpre (voir photo). « Si le judaïsme pense en couleur, les gens de Qumran pensaient en blanc et bleu, dit joliment l’archéologue. Ce faisant, ils respectaient rigoureusement la prohibition juive de tout mélange impur. » Elle a également montré leurs di érentes utilisations. Certains tissus, enduits d’asphalte ou de cire, servaient à obturer les jarres renfermant les manuscrits à l’aide de cordelettes rattachées aux anses; d’autres à envelopper et protéger les précieux documents, comme en témoignent certaines marques spécifi ques laissées sur le tissu. Enfi n, des lanières cousues étaient aussi été utilisées pour envelopper des papyrus.
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir