HISTOIRE

Étonnants sanctuaires à Fontainebleau

Sciences et AvenirSylvie Briet
Plus de 2000 abris ornés, datés du mésolithique pour la plupart (9000-5000 avant J.-C.), ont été recensés dans le sud de l'Île-de-France. Qui a gravé ces quadrillages insolites ? Dans quel but ? L'enquête scientifique ne fait que commencer.
IL FAUT SUIVRE LE PAS DYNAMIQUE d'Alain Bénard, 69 ans, naturaliste passionné de préhistoire, pour s'enfoncer dans la forêt de Fontainebleau (Seine-etMarne), à 60 kilomètres au sud de Paris, à la recherche de trésors méconnus. Dénicher des repères invisibles au profane, se faufiler dans les fougères rougissantes de l'automne, se courber sous les branches et disparaître dans les buissons... Pour soudain s'arrêter devant l'un de ces rochers chaotiques qui parsèment le massif : là, il faut ramper à plat ventre en veillant à ne pas heurter le plafond de la tête, et diriger sa lampe de poche vers la voûte. On découvre alors, médusé, un univers méconnu. « De multiples et magnifiques gravures géométriques, principalement des quadrillages, mais aussi quelques représentations figuratives d'animaux et d'humains. Le tout est très étrange, explique celui qui a soutenu en 2010 une thèse sur les abris ornés du sud de l'Île-de-France. Elles ont été tracées voici 9000 ans environ par des populations dont nous savons encore très peu de chose. » Raison pour laquelle, pour la première fois, un programme scientifique a été lancé. Objectif : préserver ces vestiges fragiles et les enregistrer en 3D afin de constituer une bibliothèque virtuelle et pouvoir ainsi, enfin, mieux les étudier à grande échelle (lire p. 47).
La tâche est ardue. Premier obstacle, ces abris-sous-roche dissimulés, dont certains sont classés monuments historiques, se révèlent très difficiles à dénicher, perdus au milieu de centaines d'autres « blocs » qui façonnent ce paysage très particulier. La mer chaude qui occupait la forêt il y a 35 millions d'années a en effet laissé, en se retirant, des sables très purs renfermant plus de 95 % de silice. À l'époque de l'oligocène, la cimentation des grains de sable a formé des bancs de grès. Puis l'érosion a fragmenté certaines dalles créant des cavités et des surplombs qui donnent à ce « chaos gréseux » des allures d'éléphant, de diplodocus, de cathédrale...BETTY LAFON
RNEDes traits qui indiquent un art stéréotypé
Tout grimpeur chevronné connaît ce spot d'« escalade de blocs » -- une pratique qui consiste à grimper des roches de faible hauteur -- célèbre bien au-delà des frontières de l'Hexagone. Même si, lorsqu'il est vissé à sa paroi, l'adepte de « Bleau » (surnom donné à la forêt) ignore le plus souvent les trésors qui se cachent sous ses pieds. Muni d'une brosse, Alain Bénard nettoie l'entrée d'une cavité à hauteur de taille pour permettre de s'y glisser. Là encore, la paroi est couverte de quadrillages, tracés avec détermination par des hommes ou des femmes qui travaillaient de longues heures dans une position très inconfortable. Quelques croix et chevrons apparaissent çà et là, puis un magnifique cervidé. « Ces dessins sont tous tracés à base de lignes droites, note Alain Bénard, car il était quasiment impossible de former des courbes. Au fond de cet abri, les traits sont plus profonds car la roche est plus tendre. Nous sommes face à un art stéréotypé, mais il y a des variantes dans le quadrillage : certains sont extrêmement bien faits, rappelant les motifs des tablettes de chocolat. »
« Il s'agit de la plus grande concentration d'art mésolithique d'Europe »Alain Bénard, président du Groupe d'études, de recherches et de sauvegarde de l'art rupestre (Gersar)
Le Gersar (groupe d'études, de recherches et de sauvegarde de l'art rupestre), créé en 1975 et que préside désormais Alain Bénard, a recensé plus de 2000 abris de ce genre dans la région. Le premier, officiellement découvert en 1868, avait été qualifié à l'époque de « sanctuaire celtique » car tout ce qui était ancien était alors considéré comme gaulois... Mais les prospections n'ont réellement commencé qu'au début du xxe siècle, suivies de quelques publications isolées. Ce n'est qu'avec la création du Gersar que les spécialistes ont découvert peu à peu l'importance et l'ampleur du site. « Nous possédons ici la plus grande concentration d'art mésolithique en Europe », affirme ainsi le chercheur, du nom de cette période qui s'étend de 9000 à 5000 ans avant notre ère (lire l'encadré p. 46). Les cavités s'échelonnent de la niche de quelques centimètres de largeur à la caverne de 15 mètres de profondeur. Ainsi, pour se rendre à la grotte des Cavaliers -- l'une des plus vastes -- située près de Milly-la-Forêt, il faut suivre une piste cahoteuse puis s'enfoncer parmi les châtaigniers. On y pénètre assis sur les fesses, avant de se retrouver enveloppé dans la roche, devenue matrice ronde et protectrice. Ici, la pierre a été méthodiquement incisée, tout l'espace étant saturé de grilles et sillons. Le regard ne sait où porter tant les motifs s'entrecroisent, se superposent et rendent la roche presque vivante. Sortant d’un quadrillage, une tête humaine très allongée, dotée de bras en équerre, semble dominer la scène. « Il faut s’intéresser de très près à la construction de ces motifs, explique Boris Valentin, préhistorien, professeur à l’université Paris-I-Panthéon- Sorbonne, qui porte le nouveau projet scientifique de numérisation des abris en 3D : l’ordre est il important? Y a-t-il des régularités ?
Des modes opératoires différents ? Comment la paroi était-elle éclairée? Quelques figures anthropomorphes et animales semblent enchevêtrées, qui précède qui?… » Autant de questions auxquelles l’étude d’un large échantillon de motifs tentera de répondre. Qui étaient les auteurs de ces étranges gravures? À l’époque, la région aborde la fin d’une période glaciaire et connaît un climat tempéré : la végétation n’est pas très différente de celle d’aujourd’hui avec davantage de noisetiers et de bouleaux. Des groupes, encore nomades, commencent alors à s'installer dans des campements plus durables. Les chercheurs peinent cependant à en savoir davantage, les sables de Fontainebleau ayant englouti les vestiges archéologiques comme d'éventuelles traces d'habitations. Quelques rares sites ont cependant pu être repérés près des cours d'eau, ou dans la vallée comme à Buthiers ou Larchant, où des traces d'habitat, des outils et des restes de faune consommée ont été retrouvés dans une zone comptant aussi quelques abris gravés. Un fait est certain : les hommes venaient spécialement dans la forêt pour graver ces représentations abstraites ou schématiques et ne vivaient pas dans ces espaces. « Ces cavités sont sans doute des lieux cultuels qui leur permettaient de communiquer avec l'au-delà. Car il n'existe aucune gravure en plein air, précise Alain Bénard. J'aime l'image de la boîte aux lettres proposée par l'écrivain Jean Rouaud : ils laissaient un message, la gravure, dans la cavité. »
POUR EN SAVOIR PLUS Exposition
Mémoire rupestre, Musée départemental de préhistoire d'Île-deFrance de Nemours (Seine-et-Marne), jusqu'au 12 novembre 2017 (lire aussi p. 93). www.museeprehistoire-idf.frLivreMémoire rupestre. Les roches gravées du massif de Fontainebleau, photographies d'Emmanuel Breteau, avec la contribution de Jean Rouaud, éd. Xavier Barral, 176 p., 35 http://exb.fr/fr
CHRONOLOGIE Le mésolithique, une période peu étudiée
Le mésolithique, période à laquelle ont été réalisées les gravures des abris de la forêt de Fontainebleau et de la région environnante, débute, en Europe, vers 9000 ans avant notre ère. De nombreux critères ont conduit les préhistoriens à créer cette période charnière entre le paléolithique et le néolithique : le continent entre dans un climat tempéré et les derniers chasseurscueilleurs commencent à se sédentariser comme le montre, par exemple, le site de Neuilly-surMarne, l'une des plus anciennes nécropoles d'Île-de-France (7000 ans avant notre ère). Ils y pratiquent un artisanat végétal, comme en témoignent les nasses et paniers retrouvés à Noyen-sur-Seine (Seine-et-Marne). À cette période, le Proche-Orient est, quant à lui, déjà entré dans le néolithique avec l'apparition de la domestication d'espèces végétales et animales, alors que ces pratiques agropastorales n'arrivent en Europe qu'au vie millénaire avant notre ère. « En 1996, j'avais créé un séminaire sur cette période méconnue, difficile à détecter, et je n'avais pas vraiment été suivi, explique le préhistorien Boris Valentin. Mais depuis une quinzaine d'années, et l'extension de l'archéologie préventive, des sites mésolithiques émergent. Les étudiants s'y intéressent et trois pôles universitaires en France (Paris, Toulouse et Rennes) l'étudient désormais. »
Des outils pour graver ont été retrouvés dans les abris
Ces témoignages sont autant de petites fenêtres ouvertes pour nous sur les croyances des premiers habitants de l'Îlede-France... « Mais il est clair que, dans certains de ces abris très exigus, seuls des enfants ont pu se faufiler et réaliser les gravures. Était-ce un rite initiatique ou y a-t-il aussi quelque jeu ? », s'interroge Boris Valentin. Les outils utilisés apporteront peut-être des réponses, comme ces gravoirs composés de morceaux de grès usagés ou d'armatures de flèche en silex utilisé pour entailler la roche. « Sur trois sites, j'ai pu confirmer que 300 pièces, datées elles aussi de 7000 ans avant notre ère environ, avaient bien servi à graver les parois », explique Colas Guéret, doctorant à l'université Paris-I-Panthéon-Sorbonne, qui travaille spécifiquement sur ce thème. Certains abris de l'Essonne et de Seine-et-Marne contiennent aussi des gravures plus récentes datées notamment du néolithique, voire du Moyen Âge et... du xxe siècle. Mais quelques-uns, très rares, semblent beaucoup plus anciens. Ainsi de l'abri de la Ségognole où l'on distingue la gravure d'un cheval inachevé « de style Lascaux » : abdomen allongé, membres courts. Les chercheurs n'ont aucun doute : il est contemporain des fresques de la célèbre grotte de Dordogne, datée d'il y a 17 000 ans. Pourquoi est-il isolé ? Le reste de la surface de la paroi correspondant à cette période aurait-il disparu ? Dans le même abri, un motif interprété comme un sexe féminin est également dessiné à partir de fissures naturelles retouchées. Impossible de protéger l'ensemble des sites, trop nombreux dans une zone trop vaste. Ainsi l'un d'eux a-t-il été récemment détruit par un feu de camp ; dans un autre, deux gravures ont été retrouvées colorées de rouge comme si une tentative de moulage avait été faite. L'idée d'en murer l'entrée a été abandonnée : une expérience menée en 1953 a montré que cela attisait la curiosité, certains murs ayant été enfoncés. Les spécialistes s'accordent désormais à dire que la discrétion est la meilleure des protections.
ANALYSE Une numérisation en 3D
Pour ce programme scientifique lancé par Boris Valentin, une dizaine de cavités, dans un premier temps, ont été choisies pour être numérisées en utilisant la photogrammétrie : des photos sont prises sous des angles différents à partir desquelles l'ordinateur reconstitue une vision complète en 3D, avec tous les détails des parois. Cette technique permettra de conserver l'image numérique de ces sites, et, pourquoi pas, d'en reproduire certains, comme cela a été fait pour la grotte de Lascaux. Les chercheurs escomptent aussi une bien meilleure compréhension de la façon dont les motifs ont été gravés (ordre des sillons sur les quadrillages, profondeur à comparer aux traces d'utilisation sur les outils, etc.).
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir