PORTRAIT

La grande dame de l'océanographie

Sciences et Avenirjeudi 22 décembre 2016
Cette spécialiste des milieux marins milite pour une prise en compte des liens entre les océans et le dérèglement climatique. Une voix passionnée qui a porté lors des négociations de la Cop 21.
Une flaque de soleil automnal baigne cette brasserie de Montparnasse, à Paris, tandis que Françoise Gaill se raconte, enjouée et chaleureuse. Biologiste, ancienne directrice de l'Institut écologie et environnement du CNRS, elle est devenue au fil du temps « la grande dame de l'océanographie française », comme la présente volontiers la navigatrice Catherine Chabaud, déléguée à la mer et au littoral au ministère de l'Écologie. C'est elle, en effet, qui a porté la voix des scientifiques du monde marin lors de la Conférence internationale sur le climat (Cop 21) à Paris en 2015, puis lors de la Cop 22 au Maroc en novembre 2016. Aujourd'hui, ses interventions pour défendre la cause des océans sont parmi les plus écoutées. « La réussite de la plate-forme Océan et Climat, qui allie des organismes de recherche, des ONG et l'Unesco, lui doit beaucoup, poursuit Catherine Chabaud. Elle a su constituer un conseil international qui a produit une réflexion scientifique, désormais au coeur de notre action. » Françoise Gaill est ainsi impliquée, aux côtés des instances diplomatiques françaises, dans les négociations internationales pour la gouvernance de la haute mer, « le grand sujet du XXIe siècle ! » selon elle. Dans ces vastes territoires maritimes, où aucune législation ne régit la « colonne d'eau » (volume de liquide entre la surface et le fond), l'enjeu porte sur l'exploitation et la préservation de la biodiversité, trésor de ressources génétiques encore inexploré. « Les pays en voie de développement ont l'impression d'être pillés de leurs richesses naturelles, expliquet-elle. C'est là tout le paradoxe du scientifique : il dispose d'une liberté d'échantillonnage, pour repérer les organismes marins dignes d'intérêt, mais il touche dans le même temps au bien commun. Dans ces négociations, je suis en prise avec le fonctionnement océanographique de la planète, mais surtout avec son fonctionnement humain ! » Celle qui prône la création d'une agence européenne de la mer est une femme « droite, directe, efficace, avec un sens politique aiguisé, affirme Éric Karsenti, microbiologiste au CNRS et marin chevronné. Ses connaissances étendues dans beaucoup de domaines lui donnent une vision sûre des directions à prendre. » « C'est une femme de caractère, extrêmement curieuse, qui passe sa vie à lire, à s'informer, à courir le monde, renchérit Catherine Chabaud. Lorsqu'elle prend la parole dans les instances internationales, son avis est clair, définitif. »
BIO EXPRESS
1948 Naissance à Paris. 1970 Première mission océanographique. 1973 Intègre le CNRS. 1984 Première publication scientifique, au Max Planck Institute de Munich. 1993 à 1998 Rattachée à la station biologique de Roscoff. 2004 Directrice des échanges des laboratoires. 2008 Directrice du nouvel Institut écologie et environnement du CNRS. 2014 Coordinatrice scientifique de la plate-forme Océan et Climat, présidente du conseil stratégique et scientifique de la Flotte océanographique française.
De Jacques Monod à la station de Roscoff
Rencontre, bifurcation, passion : tels sont les trois mots qui pourraient résumer le parcours de Françoise Gaill, ponctué de coups de foudre intellectuels, entre terre et mer. Elle a 17 ans lorsque, alors en terminale littéraire, elle se laisse captiver par les cours de son professeur de sciences naturelles : « Un être génial, qui m'a donné le goût de la biologie. Il enseignait le vivant comme un roman policier. » La jeune femme, désormais convertie aux sciences, croise alors à l'université des professeurs d'envergure qui misent sur la biologie moléculaire, discipline alors balbutiante. Elle assiste ainsi aux conférences de Jacques Monod, qui vient de recevoir le prix Nobel de physiologie. Elle n'a plus qu'une envie : participer à cette science en marche. En 1968, le monde change. Sa révolution personnelle se produira à la station biologique de Roscoff (Finistère) : « En observant de l'eau de mer au microscope, j'ai découvert le vivant. Un grand moment !
Ses formes sont tellement belles ! » La voilà orientée vers la biologie marine par passion, et vers la recherche par hasard.
Sa vie sera désormais marquée par des allers-retours incessants entre la paillasse et la mer. Dans les années 1970, après une expédition aux Kerguelen où elle souffre du froid et désespère de ne remonter sur le pont « que des bestioles moches, éclatées, petites, dépigmentées », elle se tourne vers la biophysique, sous les auspices d'Yves Bouligand, l'un des cher cheurs en biologie théorique les plus importants de l'époque. « C'était un homme original, et j'ai voulu intégrer son laboratoire à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), où avait travaillé Marie Curie. Un lieu extraordinaire, à la Tardi, avec un hall immense. » Avant qu'un nouveau coup de foudre pour la vie étrange des grands fonds ne la plonge près des sources hydrothermales. « Par le hublot du sousmarin, ce que je voyais contredisait la théorie selon laquelle il existait des animaux d'une grande diversité, mais petits et dépigmentés. Là, il y avait très peu d'espèces mais une gigantesque débauche de couleurs, rouge vif, rose. C'était magique ! La notion de découverte a revêtu alors tout son sens. J'ai pris conscience de ce qu'est un écosystème, des interactions des espèces les unes par rapport aux autres. J'ai compris que la biologie avait besoin de s'ouvrir vers l'environnement. »
« Lorsqu'elle prend la parole dans les instances internationales, son avis est clair, définitif »Catherine Chabaud, navigatrice, déléguée à la mer et au littoral au ministère de l'Écologie Le temps de l'accès aux postes de décision
Dans les années 1990, elle s'intéresse donc à l'écologie et développe de nouveaux moyens de microscopie, des méthodes de tomographie et de spectroscopie cellulaire. Sur le campus de Jussieu, à Paris, elle monte un laboratoire consacré « à l'adaptation aux milieux extrêmes » et met au point des engins qui permettent enfin de remonter des échantillons vivants sur le bateau et de les conserver pour les étudier ensuite en laboratoire. Tout en souffrant des lourdeurs administratives françaises pour l'organisation de missions océanographiques. « Entre le moment où l'on fait la demande et la mission réelle, il peut se passer de un à trois ans. Or la concurrence internationale est très rude. » Depuis les années 2000, on lui confie de toute part les rênes du pouvoir décisionnaire : directrice des échanges des laboratoires, responsable du nouvel Institut écologie et environnement du CNRS. Elle est aussi sollicitée par l'ONU. « L'océan apparaît comme un enjeu incontournable pour l'avenir, constatet-elle. Il pose des problèmes qui sont autant de moteurs de réflexion pour repenser les sociétés. Et c'est un formidable espace à explorer, presque totalement inconnu. » Une passion dévorante. « Ma famille, c'est la communauté scientifique. C'est un lien fort qui nous unit, à bord des bateaux ou à terre. » Sylvie Rouat@srouat1
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Sources
Challenges
Courrier international
EL PAÍS
L'Humanité
La Croix
La Vanguardia
Le Figaro
Le Monde
Le Parisien
Les Echos
Libération
NY Daily News
Sciences et Avenir